Quelle folie à nous de jeter les plans d'une longue vie, nous qui ne sommes pas maîtres de demain ! Quelle démence de fonder dans l'avenir des espérances sans bornes !
J'achèterai ceci, je construirai cela, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités, et alors enfin, las de travailler et plein de jours, je passerai dans le repos ma vieillesse.
Ah ! croyez-moi, tout n'est qu'incertitudes, même pour les heureux : nul n'est en droit de se rien promettre de l'avenir.
Que dis-je?
Ce que nous tenons fuit de nos mains, et jusqu'à l'heure présente, dont je me crois sûr, le sort l'anéantit pour moi.
Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or, que m'importe que ce qui est mystère pour moi ne le soit pas pour la nature? On se propose des traversées lointaines, et après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans sa patrie ; on se promet à l'armée les lentes récompenses accordées aux services, puis des gouvernements, puis des emplois qui mènent à d'autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort, à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; mais elle a beau multiplier à nos yeux ses instructives rigueurs, leur effet ne dure pas plus que la première surprise.
Et quelle inconséquence ! On s'étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver.
Le terme de notre carrière est où l'ont fixé les destins et l'inexorable nécessité ; mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.
Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien, et réglons journellement nos comptes avec la vie. Le grand mal de la vie, c'est qu'elle est toujours inachevée, c'est que toujours on en rejette une partie dans l'avenir.
Celui qui chaque jour a mis à la vie la dernière main, n'est point à court de temps, situation d'où naît l'anxiété et cette soif d'avenir qui ronge l'âme.
Rien de plus misérable, que d'être en doute, quand on entre en ce monde, comment on en sortira.
Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie?
Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l'âme qui ne se recueillit jamais.
Quels moyens avons-nous d'échapper à ces tourmentes?
Un seul : ne pas étendre notre existence, mais la ramener sur elle-même.
Si l'avenir tient en suspens tout mon être, c'est que je ne sais rien faire du présent.
Si au contraire j'ai satisfait à tout ce que je me devais, si mon âme, ferme désormais, sait qu'entre une journée et un siècle la différence est nulle, elle regarde d'en haut tout ce qui doit survenir encore de jours et d'événements, et la vicissitude des temps n'est plus pour elle qu'un long sujet de rire.
Hâtez-vous donc de vivre, cher Lucilius, et comptez chaque jour pour une vie entière.
J'achèterai ceci, je construirai cela, je ferai tel prêt, telle rentrée, je remplirai telles dignités, et alors enfin, las de travailler et plein de jours, je passerai dans le repos ma vieillesse.
Ah ! croyez-moi, tout n'est qu'incertitudes, même pour les heureux : nul n'est en droit de se rien promettre de l'avenir.
Que dis-je?
Ce que nous tenons fuit de nos mains, et jusqu'à l'heure présente, dont je me crois sûr, le sort l'anéantit pour moi.
Le temps se déroule suivant des lois fixes, mais impénétrables ; or, que m'importe que ce qui est mystère pour moi ne le soit pas pour la nature? On se propose des traversées lointaines, et après maintes courses aux plages étrangères, un tardif retour dans sa patrie ; on se promet à l'armée les lentes récompenses accordées aux services, puis des gouvernements, puis des emplois qui mènent à d'autres emplois, et déjà la mort est à nos côtés, la mort, à laquelle on ne pense que quand elle frappe autrui ; mais elle a beau multiplier à nos yeux ses instructives rigueurs, leur effet ne dure pas plus que la première surprise.
Et quelle inconséquence ! On s'étonne de voir arriver un jour ce qui chaque jour peut arriver.
Le terme de notre carrière est où l'ont fixé les destins et l'inexorable nécessité ; mais nul de nous ne sait de combien il en est proche.
Aussi faut-il disposer notre âme comme si nous y touchions déjà : ne remettons rien, et réglons journellement nos comptes avec la vie. Le grand mal de la vie, c'est qu'elle est toujours inachevée, c'est que toujours on en rejette une partie dans l'avenir.
Celui qui chaque jour a mis à la vie la dernière main, n'est point à court de temps, situation d'où naît l'anxiété et cette soif d'avenir qui ronge l'âme.
Rien de plus misérable, que d'être en doute, quand on entre en ce monde, comment on en sortira.
Combien me reste-t-il de vie, et quelle sorte de vie?
Voilà ce qui agite de terreurs sans fin l'âme qui ne se recueillit jamais.
Quels moyens avons-nous d'échapper à ces tourmentes?
Un seul : ne pas étendre notre existence, mais la ramener sur elle-même.
Si l'avenir tient en suspens tout mon être, c'est que je ne sais rien faire du présent.
Si au contraire j'ai satisfait à tout ce que je me devais, si mon âme, ferme désormais, sait qu'entre une journée et un siècle la différence est nulle, elle regarde d'en haut tout ce qui doit survenir encore de jours et d'événements, et la vicissitude des temps n'est plus pour elle qu'un long sujet de rire.
Comment en effet ces chances variables et mobiles la bouleverseraient-elles, si elle demeure stable en face de l'instabilité?
Hâtez-vous donc de vivre, cher Lucilius, et comptez chaque jour pour une vie entière.
Extrait de Lettres à Lucilius
Sénèque
Sénèque










