Je vais vous expliquer en quoi le bluff de Phil Ivey est ici le bon choix pokeristique. Le but n'est pas de vanter le bluff. Bien au contraire ! Le but est de vous sensibiliser sur la difficulté et tous les aspects à prendre en compte avant de faire un bluff. Et vous allez voir que tout ceci va certainement vous décourager si vous êtes débutants.
Analyse avant le coup Quel type de poker ? Le poker utilisé est ici le Texas Hold'em. C'est un poker qui réduit les probabilités de très grosse main d'entrée, mais qui est spectaculaire par la grande possibilité d'amélioration de son jeu par la suite. Par exemple, le draw poker, le poker fermé en français vous donne plus de chances dès le départ. En effet, dans le poker fermé vous avez 50 % de chance de trouver une paire en main. Au Texas Hold'em, cette probabilité, réduite par le fait qu'il n'y a que deux cartes distribuées, tombe à 5.90 %.
Encore plus de statistiques ?
Au Texas Hold'em, la probabilité de toucher une paire d'As en main est de 0.45 %. Toucher un As et un roi de la même couleur de 0.30 %.
Combien de joueurs sur la table ?Il y a 2 joueurs sur la table.
Cela a son importance. Car moins il y a de joueurs sur la table, moins vous avez de chance de toucher une très belle main. En revanche, plus on a une main exceptionnelle lorsqu'il y'a peu de joueurs, plus on a de chance de remporter le coup. Il y a donc ce dilemme statistique pour Phil Ivey.
Pour exemple, lorsque vous touchez As - As contre 9 adversaires, vous avez 31.1 % de remporter le coup
En revanche, lorsque vous touchez As - As contre 1 seul adversaire, vous avez 85.7 % de remporter le coup.
Cette statistique marche pour la hiérarchie de la main. Prenons la main de Phil Ivey : Q - 7 de coeur.
Contre 9 adversaires, avec Q-7 de coeur, vous avez 12.1 % de chance de remporter le coup.
Contre 1 seul adversaire, avec Q-7 de coeur, vous avez 53.7 % de chance de remporter le coup.
Voilà une statistique qui a pu conforter Ivey.
La position des blinds ?En effet, au poker, pour éviter que vous jetiez toutes les mains et que votre tapis reste intact, des mises forcées s'alternent. Plus le tournoi avance, plus le montant de ses blinds forcés augmentent.
Au moment où Paul Jackson va parler, Phil Ivey est de big blind. C'est à dire que Phil Ivey a déjà engagé de l'argent forcé. Au cas où il y a une attaque, Phil Ivey risque de combler le montant plus facilement.
Exemple :
Small Blind/Big Blind : 15/30 $
Jackson relance de 100$
Ivey big blind : 30 $ , n'a plus qu'à mettre 70 $ au lieu de 100.
La profondeur des tapisCe qu'on appelle la "profondeur des tapis" au poker est tout simplement l'argent que vous avez devant vous.
Comme vous le voyez, Phil Ivey part avec un net avantage au nombre de jetons.
Ce qui n'est pas un avantage non plus. Je vais vous expliquer pourquoi.
Un joueur qui n'a plus beaucoup de jetons, encore plus dans une finale comme celle-ci, sait que sa fin est proche. Il va donc essayer de mettre toutes les chances de son côté et ne pourrait pas se permettre de jouer avec n'importe quelle main. Le joueur avec peu d'argent, appelé "Short Stack" est censé jouer avec des très grosses mains.
Ensuite, ça va de pair. S'il sélectionne ses mains, le joueur avec peu de jetons ne miserait pas n'importe quoi.
Le probléme, c'est que le joueur "Short Stack" peut jouer de cette réputation qui vient de la logique, et effectuer des bluffs courageux. De plus, on a peur de trop s'en vouloir après de doubler le tapis d'un joueur qui était agonisant il y a quelques minutes.
Voilà un autre élément à considérer pour Phil Ivey.
Analyse du coup pré-flop"Pré-flop" signifie avant qu'il y ait 3 cartes communes par terre. Nous allons voir comment Phil Ivey a pu analyser les "mouvements" de Paul Jackson.
Paul Jackson relance de 10.000Une telle relance par rapport aux blinds semble faible. Comme vous le voyez, le pot est à 44.000 avant que rien n'ait commencé. On peut estimer que le Small Blind/Big Blind soit de 10.000/20.000 et avec 14.000 d'ante. La relance de Jackson est donc égale à une blind.
Ainsi, Phil Ivey peut se dire deux choses par rapport à sa main :
_ Soit Paul Jackson mise faible parce qu'il veut absolument être payé
_ Soit Paul Jackson a une main qui ne mérite qu'une relance à 10.000
Pour dissiper ce doute, Phil Ivey relance Paul Jackson. Et là la lecture du maître commence.
Relance d'Ivey, pas de sur-relance de Jackson
Lorsque que Phil Ivey relance, Jackson ne sur-relance pas Ivey. Ce geste permet à Ivey de lire très très vite la main de l'adversaire.
Jackson a relancé court au début. Etant Short Stack, il n'a pas pu relancer avec n'importe quoi, Ivey pense probablement que Jackson a une main supérieure ou égale à AS-10. Il pourrait aussi avoir une paire en main supérieure ou égale à 7-7.
C'est d'ailleurs pour ça qu'Ivey relance.
Pourquoi me direz-vous ?
Parce que lorsque l'on a une petite paire, surtout lorsque l'on est Short Stack, on est agressif lorsque l'on est aggressé. En effet, une petite paire est une main forte dès le départ. Mais c'est une main qui ne peut guère s'améliorer. Alors en général, les bons joueurs aggressent beaucoup pour éviter que des petites cartes hautes viennent se frotter à ces petites paires.
EXEMPLE :
Lorsque vous avez paire de 7 en main, votre hantise est de tomber sur quelqu'un en face qui a une main supérieure ou égale à un 8. Prenons par défaut 8-2.
8-2 est une mauvaise main en soi. Mais si le coup n'est pas cher, un joueur peut payer le coup avec 8-2. Et si le flop donne un 8 à ce joueur, votre paire de 7 ne vaut plus rien : elle est battue.
Alors pour éviter que des mauvaises mains entrent tout de même dans le coup, les petites paires se jouent très aggressives.
OR, ici, Paul Jackson ne sur relance Ivey : Il suit sa relance, "call" en anglais. Ivey, à cet instant, peut écarter dans sa tête la petite paire, et peut tabler son adversaire sur un As avec une autre belle hauteur. Comme AS - 10 ou AS - 9. Une belle main, mais qui nécessite tout de même une amélioration. Une amélioration que Paul Jackson a peut être trop attendu, en juste suivant cette moyenne relance de Phil Ivey.
Comportement d'IveyLe but d'un joueur est aussi de se donner une image. Les mises et les relances peuvent être comprises sous forme de questions. Et lorsqu'on pose les questions au poker, c'est aussi un moyen de faire savoir ce qu'on a nous même dans la main.
Traduisons la premiére relance de Paul Jackson par cette affirmation : "Phil Ivey, j'ai une belle main ?"
Traduisons la relance de Phil Ivey par cette question : "Ah, tu as une belle main ? Tu as un AS avec une autre hauteur ou une petite paire ? Parce que si tu as une petite paire, tu risques de me sur-relancer"
La teneur de cette mise par Paul Jackson peut être comprise comme ceci : "Si Phil Ivey me relance mollement alors qu'il a beaucoup de jetons devant lui, c'est qu'à mon avis il a une tête pas très forte (Valet ou Dame). Il me pose la question de la petite paire ou de la belle hauteur. Comme je pense que Phil Ivey a une petite hauteur, faisons lui croire que j'ai une plus haute que lui, comme un as par exemple."
Ainsi, Paul Jackson peut affirmer juste en suivant : "Tu vois Phil, j'ai un AS, je t'ai juste suivi. Je suis donc meilleur que toi avec ta Dame ou ton Valet."
Stratégie louable certes, mais peut être trop fine.
Analyse du coup sur le flopFLOP : 7 de tréfle - Valet de tréfle - Valet de Coeur
Le flop est une catastrophe pour la stratégie de Paul Jackson. En effet, Paul Jackson a joué en tablant Phil Ivey sur une Dame ou Valet. Or il tombe deux valets sur le flop ! Ce qui donnerait pour Ivey un brelan, selon les hypothése de Jackson, soit la deuxiéme meilleure combinaison possible et imaginable avec le full si on a un valet et un 7 dans la main.
La parole est à Phil IveyPhil Ivey parle, et il mise 80.000. Ce qui va suivre peut paraître bizarre. Mais cette mise peut intriguer Jackson car elle un peu trop "parfaite". En effet, lorsqu'on a le jeu maximal, la mise idéale est estimée entre 3 et 4 fois la Big Blind. Si la blind est ici à 20.000, la mise idéale serait de ... 80.000.
Ainsi, Phil Ivey s'annonce très costaud. Et face à cette belle mise, Paul Jackson ne peut pas juste suivre. Pour trois raisons :
_ Il n'a pas sur le flop une main suffisamment forte pour juste suivre et la quatriéme carte risque d'être pire pour lui.
_ La bonne solution pourrait être d'abandonner. Ce qui voudrait dire qu'Ivey a bel et bien un jeu très fort comme le disait sa mise.
_ La bonne solution pourrait être de relancer. La mise d'Ivey était trop parfaite, je me vois obligé de sur relancer pour tester la crédibilité de cette mise stéréotypée.
Paul Jackson a donc choisi la troisiéme
La relance de Paul JacksonPaul Jackson a donc choisi de sur relancer pour deux raisons.
La premiére, c'est de voir si Phil Ivey bluffe (ce qui est pourtant le cas). Une sur-relance alors que je suis "Short Stack" (Rappel = petit tapis) est en général synonyme d'une grande force dans le jeu.
La deuxiéme, c'est de donner à Phil Ivey une fausse information pour qu'il se méfie de sa main. Comme vous le voyez, il y a par terre deux trèfles. Si Jackson avait deux tréfles dans la main, plus qu'un tréfle et Jackson a la couleur. Bien sûr il ne l'a pas, mais à un tréfle près d'avoir un jeu très fort et plus fort que le brelan, le but est de s'abriter de la main d'Ivey.
De plus le schéma est très probable, puisque dans les mains d'Ivey pouvait s'imaginer (AS - 10, AS - 9), ces deux cartes pouvaient être des tréfles.
Mais ce n'est sans compter le grand talent de lecture de Phil Ivey.
La sur-relance de Phil Ivey
Si Phil Ivey sur-relance, c'est pour une simple raison. Il sait que Jackson pense qu'il a le brelan. Aussi, même si Jackson serait à une seule carte de la couleur, pour l'instant il ne l'a pas. Il faut donc à tout prix que Jackson ne voie pas la quatriéme carte qui pourrait lui donner ce cinquiéme tréfle. Il faut donc remiser pour s'abriter de cette possibilité. De plus, Jackson a très peu de jetons. Il n'est pas possible qu'Ivey perde le tournoi sur ce coup, au pire, s'il fait doubler le tapis de Jackson, ce n'est pas une énorme catastrophe. Il peut se permettre de remiser pour poser une autre question beaucoup plus stressante pour l'adversaire :
"Fais gaffe, je suis prêt à aller au bout. Serais-tu bientôt prêt à jouer ton tournoi pour une couleur que tu ne toucheras peut être jamais ?"
L'erreur de Paul Jackson : La sur-relance de la sur-relance d'IveyAfin de stresser Ivey, Jackson renverse le procédé d'intention. C'est lui qui sur-relance Ivey, comme s'il voulait être payé et a le jeu max comme le full par exemple.
Or cela ne correspond pas du tout à la cohérence du coup fait par Ivey. A mon humble avis, Jackson avait ici deux choix, et il a choisi le pire, c'est à dire le troisiéme.
Ces deux choix répondent à la question d'Ivey :
_ Oui, je suis prêt à aller au bout de mon tournoi avec mon tirage couleur (alors que Jackson n'en a pas bien sur !). Maintenant, si tu n'as pas peur de doubler mon tapis, viens jouer le coup !
_ Non, j'ai un tirage effectivement. Mais le prochain coup j'aurais une vraie main et là je t'aurais.
Pour moi, les deux solutions se valent, avec une petite préférence pour la premiére. Mais avec la capacité de lecture d'Ivey, je ne serais pas étonné s'il m'aurait lu sur un "over betting", c'est à dire une mise beaucoup trop forte pour qu'elle corresponde à la réalité de ma main.
Le coup de grâce d'IveyAinsi, cette sur-relance de Jackson est du pain béni pour Ivey.
Ivey sait qu'un full de Jackson n'est pas dans la logique du coup. Il n'a plus qu'à réfléchir, refaire tous les éléments dans sa tête, et prendre son temps pour renforcer le sérieux dans la superbe relance que fait Ivey. Il fait "All-in", soit tapis. Il ne demande pas à combien est estimé le tapis de Jackson, ce qui peut être compris comme : "Je ne m'occupe même de combien tu as, puisque cet argent je vais le gagner si tu me suis et que le tournoi sera ensuite terminé pour toi."
Avec calme, pondérance et sérieux, Ivey se montre encore plus sûr d'une force qu'il n'a absolument pas. Le bluff est orchestré de toute piéce. Jackson ne peut plus rien faire, il est piégé. Ivey remporte le coup, et remportera d'ailleurs le tournoi par la suite.

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