Par Réjean Mélançon
Rédigé le vendredi 5 octobre 2007
ARRIVÉE AU CARREFOUR
Épisode 1
Selon un de mes fistons adoptifs, Biquetto-Hyde est braillard, irascible, querelleur, ubuesque, entêté, taciturne, déprimé, obstiné et râleur. Hé oui, Dom Biquetto a été tout cela. Mais il a dû batailler ferme pendant quatre longues années avant d’obtenir ce titre de noblesse.
Ayant dégringolé les échelons dans cette belle civilisation qui est la nôtre, Petit Biquet est passé en l’espace de douze mois à peine, de technicien comptable à l’emploi d’une firme de comptables agréés de Montréal, à prestataire de l’aide sociale. Il va de soit, que les revenus ne sont plus les mêmes. Le spacieux trois pièces et demi (la demi est pour la salle de bain, je n’ai jamais su pourquoi on la comptait comme une demi-pièce) était désormais beaucoup trop coûteux pour mes moyens.
J’ai pu m’entendre avec mon propriétaire pour résilier mon bail, mais il y avait une condition, je demeurais responsable des lieux et du coût du loyer pour encore trois mois supplémentaires. Avec le peu de moyen que j’avais, j’ai vite réalisé que je ne pouvais me payer qu’une simple pièce, meublée d’un lit, d’une table et d’une chaise, ainsi qu’une petite commode, dans une maison de chambres pour personnes à bas revenus. Comment faire pour payer ces trois mois supplémentaires de mon grand appartement. La réponse était toute simple, n’ayant plus besoin de son contenu, je pouvais faire une vente de débarras et liquider tout ce que je possédais.
Jour après jour, semaine après semaine, je vendais ainsi, par le biais de petites annonces, tous les biens que j’avais. Le dernier item à être vendu, fut mon sofa lit qui n’est sorti de l’appartement, que quelques heures à peine avant ma propre sortie afin de me rendre vers ce qui allait devenir mon nouveau foyer pour les quatre prochaines années. J’appellerai cette résidence le Carrefour Lajeunesse, car c’est véritablement un carrefour où on trouve plein d’échantillons de tout ce que la misère peut nous donner comme exemple.
Avec l’aide d’une de mes soeurs, nous avons chargé dans sa voiture le peu de choses que j’avais conservé, mes vêtements, un peu de vaisselles, quelques couverts, deux chaudrons, une poêle anti-adhésive, un peu de literie, une radio, un lecteur de CD avec mes CD de musique classique et un petit téléviseur.
Cela va peut-être vous paraître paradoxale, mais j’étais soulagé de déménager dans ce petit appartement. Pour un temps du moins, j’espérais ne plus avoir à me faire de souci autre que de me refaire une santé mentale, suite à la grave dépression que j’avais subie. Je vivais pauvrement certes, mais je me disais que là au moins, je n’aurais qu’à m’occuper de moi, sans le stress et la pression du travail que j’avais auparavant, et sans le souci des entrées d’argents, puisque j’étais désormais à la charge de l’état. J’avais pensé à tout cela, mais j’avais omis de me poser des questions sur la faune locale qui hantait les lieux.
À notre arrivée au Carrefour Lajeunesse, nous avons tout de suite rencontré ma soeur et moi, celui qui allait devenir après moult péripéties, un de mes fistons adoptifs, l’auteur du Biquet d’Or. Il sortait justement de l’immeuble en compagnie de son fidèle compagnon Rocky Balboa, alias Ben La Dent, alias Bite d’Acier, un charmant Shih Tzu mâle comme de raison, si on se fie à son alias, et qui allait très vite devenir un des amours de ma vie.
Mon petit une pièce et demi se trouvait au troisième et dernier étage de l’immeuble. Mon étage se composait alors d’un une pièce et demi, de trois chambres et d’une salle de bain commune pour les trois chambres simples. J’étais en quelque sorte un privilégié, étant le seul à bénéficier d’une salle de bain privé et d’une cuisinette incluant la cuisinière électrique avec four et réfrigérateur à même ma chambre. Les autres chambreurs n’avaient qu’un petit poêle portatif à deux ronds ainsi qu’un petit réfrigérateur. Je payais un peu plus cher que les autres, mais c’était un petit luxe auquel je tenais et que je pouvais me permettre.
A mon arrivée devant ma porte, il y avait déjà des curieux sur le pas de chacune des trois autres portes, pour évaluer le nouveau venu qui arrivait. Ma porte avais le numéro 43.
Le 41 était habité par une femme en provenance d’Amérique Centrale. D’où je me trouvais, je pouvais voir l’intérieur de sa chambre ainsi que la propreté douteuse des lieux, de même que celle de ladite personne. C’était une habituée de la bouteille. Le 42 était habité par un immigrant d’origine Tamoul, qui je l’appris plus tard, n’avait pas toute sa tête, ce qui est peu dire. Tout le monde sans exception, l’appelait Balou-Balou, et n’étant pas près de sa porte à ce moment, je ne pouvais pas encore avoir une idée bien précise de l’odeur réelle qui s’exhalait de chez lui, et qui était dans les faits, irrespirable pour un non initié.
J’ai gardé le 44 pour la fin. Vous allez apprendre à le connaître rapidement et vous le rencontrerez très souvent au cours de ces quatre années que je vais passer en ces lieux. Une véritable barrique de bière et un grand amateur de crack. La première idée qui m’est venu à l’esprit en le voyant, c’était le souvenir du Gros Dégueulasse de Reiser dans ces fameuses bandes dessinées. Il avait vraiment tout de ce personnage, mais en beaucoup plus sournois, selon moi. Il était onze heures du matin, et il avait déjà les yeux embués par la bière qu’il tenait à la main. Certains l’appelaient Big Fat Rat, mais, même s’il m’en a fait pas mal baver, même si c’est à cause de lui que j’ai passé les moments les plus noirs de ma vie, je préfère le surnommer Gros Bidule, car dans ses trop rares moments de sobriété, il m’est arrivé de passer de bon moment en sa compagnie, si, si, je vous assure. Avec lui, je suis passé par toutes les gammes d’émotions, d’un sentiment de tendresse à un goût de tuer s’il l’eût fallu. Dans ces moments les plus sombres, j’avais toujours mon Laguiole sur moi, petit souvenir de mon dernier passage en France et que je n’ai jamais voulu vendre.










