Par Réjean Mélançon
Rédigé le mardi 9 octobre 2007
LE CONCIERGE
Épisode 3
Comme il arrive très souvent, dans ce genre de milieu, le nouveau venu est généralement sujet à une évaluation exhaustive de la part des anciens qui ont établi leurs pénates sur les lieux, plusieurs années auparavant. Ceux qui ne sont que de passage et qui ne restent au Carrefour que quelques mois à peine, ou ceux qui se voient montrer la porte pour la fin du mois en cours, bien souvent même, quelques jours à peine après leur arrivée, ont déjà été évalués et en règle générale, ne sont pas habilités à participer au comité d’évaluation.
Qui a-t-il à évaluer me diriez-vous? Mais tout plein de choses, voyons!!! D’abord, il y avait mon apparence qui ne cadrait pas vraiment avec le look usuel du chambreur qu’ils avaient l’habitude de voir dans ce type d’établissement, il y avait aussi mon langage qui était comment dire, un peu plus raffiné que le leur; j’étais le monsieur instruit qui avait été à l’université et qui se disait être sur l’aide sociale. Je le sus plus tard, mais pendant ces quelques premiers jours passés sur les lieux, toutes les lumières étaient tournées au rouge clignotant et les systèmes d’alarme résonnaient de toutes parts. Étais-je un agent à la solde des boeufs (1), étais-je un espion travaillant pour le gouvernement, à la recherche de fraudeurs de l’aide sociale, ou un agent du fisc. La situation était délicate, on se devait d’être gentil avec moi tout en restant sur ses gardes.
A mon arrivée, on avait déjà une petite idée de qui j’étais, parce que au préalable, avant d’arriver au Carrefour, il m’a fallu rencontrer le gérant de l’immeuble pour une présélection des candidats potentiels.
Ici je me dois d’ouvrir une parenthèse pour revenir un peu en arrière. Au Carrefour Lajeunesse, les appartements de une pièce et demie étaient loués avec bail de douze mois, et pour résilier un bail, il faut passer devant la Régie du Logement du Québec avec tous les troubles administratifs que cela implique, alors que les simples chambres, sont louées au mois, et que leurs résidents peuvent quitter ou être expulsés avec un simple préavis de quinze jours. D’où, le plus grand soin apporté à la sélection des locataires avec bail. Pour les chambreurs on prend un peu n’importe qui, en autant qu’il ou elle ne cause pas de trouble et que le loyer soit payé dans les temps, on se dit que si le zigoto cause trop de perturbation dans la faune locale, on n’a qu’à l’expulser tout simplement.
Mon entrevue devait avoir lieu dans ce qui devait devenir mon nouvel appartement. À mon habitude, je suis arrivé une bonne demi-heure avant l’heure prévue au rendez-vous, et c’est le concierge qui m’a reçu chez lui en attendant l’arrivée du gérant. Un gentil monsieur, mais... Il s’était présenté comme étant le cousin du premier ministre du Québec de l’époque, m’a raconté avec moult détails, sa visite à l’hôpital de cet après-midi là, où on lui avait injecté dans une fesse un médicament qu’il devait recevoir tous les mois sans exception, sinon il risquait de devenir supposément fou... Je me disais en moi-même qu’il était déjà un peu dérangé de toute façon. Il m’a raconté avoir une épouse, qu’elle était sortie pour faire une course, et qu’elle aussi avait droit à sa piqûre à tous les mois. Ça augurait bien!!!
En tant que « concierge », son unique tâche consistait à sortir les détritus de l’immeuble pour les porter au chemin, deux fois par semaine, et c’est sa tendre moitié qui s’occupait de passer la serpillière dans les corridors, les escaliers et nettoyer les salles de bain communes, une fois la semaine.
Il n’empêche qu’il n’était pas si fou que ça, et qu’il me posait beaucoup de questions pour mieux me connaître, et moi comme de raison, n’ayant rien à cacher, je lui disais tout ce qu’il voulait savoir. Et comme je le sus plus tard, il répétait scrupuleusement tout ce qui lui était rapporté... Il était en quelque sorte, l’avant-poste de la garnison, celui qui servait d’éclaireur. Je mets fin ici, à ma longue parenthèse.
Bref, j’ai passé l’examen de passage de la haute direction de l’immeuble, il me restait à passer celui de ceux qui se prenaient pour les véritables patrons des lieux. Après la suspicion, restait à évaluer le potentiel économique du nouvel arrivant, pouvait-on espérer l’avoir comme éventuel client, vous me voyez sans doute venir. On a vite fait de découvrir que le Biquet avait un faible pour le rougeaud ainsi que pour la chère Marijane. Et suprême trésor, le Biquet avait aussi une carte de crédit encore utilisable. Vous comprendrez sans doute que le Biquet est vite devenu très populaire à son arrivée, que cette popularité lui a fait tourner la tête. Ce premier été qui s’amorçait au Carrefour Lajeunesse, s’annonçait être un enchantement avant l’arrivée de la froidure de l’hiver qui arrivera bien assez tôt!!!
(1) Agents de police très en dessous de la moyenne.










