Par Réjean Mélançon
Rédigé le jeudi, 11 octobre 2007
LE BALCON
Épisode 4
Le concierge fut le premier à me rendre une petite visite de courtoisie. Nous étions en mars (1) et pour un début de printemps, la journée était particulièrement chaude pour cette période de l’année. J’en ai profité pour ouvrir toute grande la fenêtre de mon appartement qui donnait, cela j’avais oublié de vous le mentionner, sur un balcon, duquel descendait un escalier qui passait par tous les balcons des étages qui suivaient. C’était en quelque sorte un escalier de secours. J’avais mon accès privé à ce balcon, mais les autres résidents de l’étage, pouvaient y accéder par une chétive porte faite de quelques planches en bois, maintenues ensemble par trois autres planches clouées en forme de Z. Le tout était maintenu fermé par un simple crochet à l’intérieur d’une sorte de cabanon, situé juste à côté de la porte extérieure de mon appartement, car j’avais deux entrées à cet appartement, l’autre étant évidemment la porte donnant sur le corridor de l’étage. Quant au cabanon, on y accédait « normalement », par l’intérieur, par une autre porte située au bout du corridor de mon étage. Ce cabanon servait aussi pour qu’on y dépose nos détritus dans une simple poubelle.
En principe, l’accès au balcon ne devait être réservé qu’aux sorties d’urgence, mais moi en tant que locataire de cet appartement, je pouvais me prévaloir de la jouissance de ce lieu. J’étais donc mollement étendu sur mon lit, en train de me délecter des notes sublimes du Requiem de Mozart, tout en entendant le gazouillis des oiseaux qui se chauffaient au soleil. J’avais presque traversé les portes du Paradis, quand soudainement apparue une tête à travers ma fenêtre grande ouverte, c’était le concierge qui venait pour sa corvée de vidanges et qui en profitait pour me faire un gentil coucou !!!
- Bonjour Monsieur Réjean, « y fa » beau aujourd’hui... Voulez-vous fumer un joint avec moi... ?
Terminé le Paradis, je suis très vite redescendu sur terre... J’esquivai poliment l’invitation tout en lui faisant comprendre que je préfèrerais qu’il frappe à la porte donnant sur le corridor, à sa prochaine visite, m’évitant du coup, dans le futur, de possibles crises de coeur. Ce qu’il accepta d’emblée. Il semblait tellement désireux de venir me rendre visite pour jaser (2) un peu avec moi, que je n’eus pas le coeur de lui refuser. Mais, depuis ce jour, j’ai appris à ne garder ma fenêtre ouverte qu’en croisé, et les stores demeuraient baissés, je n’ouvrais ou ne fermais que les lamelles, afin de me préserver un minimum d’intimité, car il y en avait un autre qui aimait passer par cette porte de planches, c’était mon ami Pierre, avec qui je m’entendais très bien au début. Il faut dire, qu’à mon arrivée au Carrefour, Pierre avait réussi « momentanément », à se sortir de l’enfer de la cocaïne et du crack, se contentant fort bien de la bière qu’il refusait catégoriquement de laisser tomber, ainsi qu’un peu de put à l’occasion. Il disait à qui voulait l’entendre, que c’était son choix de vie.
Étant sur l’aide sociale depuis l’incendie qui l’avait presque tué, ayant été gravement brûlé sur près de 30 % de son corps et ayant aussi eu les poumons très endommagés à cause de la fumée, Pierre ne pouvait se déplacer sur de grandes distances qu’à vélo, la marche le laissant rapidement à bout de souffle. Il était bricoleur et très habile de ses mains. Il a réussi à se fabriquer une petite remorque et un ingénieux système d’attache sur son vélo, et tous les matins, après avoir bu quelques bières qui restaient de la veille, il partait avec son carrosse et sa grosse bouteille de plastique remplie de son précieux liquide pour étancher sa soif au cours de sa randonnée.
Durant ces randonnées, le long des rues et des ruelles, Pierre en profitait pour ramasser tout le métal, non ferreux qu’il pouvait trouver sur son chemin. Ce qui l’intéressait particulièrement, était l’aluminium et le cuivre, qu’il ramenait au Carrefour Lajeunesse, et là, dans la cour arrière, Pierre avait sa cabane dans laquelle il entreposait tous ses trésors. Quand il n’avait plus d’argent, il chargeait une partie de son butin dans son carrosse et allait vendre tout son contenu chez un ferrailleur. A son retour, il y avait toujours la petite halte chez Joe, l’épicier du coin chez qui notre Pierre avait réussi à obtenir du crédit pour sa bière lors des jours plus difficiles. Avec son argent en poche, il pouvait payer sa petite note en suspens et refaire sa provision pour terminer sa journée en beauté.
« Cet anneau d’or » de Georges Guéthary, comme il aimait la chanter cette chanson-là. Il arrivait même à nous sortir les plus hautes notes... C’était à l’extrême limite de son registre vocal mais il arrivait à les sortir quand même, à sa plus grande satisfaction. Celle que j’aimais le moins dans son répertoire, était « Voulez-vous danser grand-mère ». Que voulez-vous, c’était un grand nostalgique du passé, ou peut-être devrais-je dire de son passé... Mais quand Pierre chantait, cela voulait dire qu’il était heureux et que tout allait bien...!!! Il avait eu une bonne journée, il avait bien mangé, et il avait suffisamment de bières jusqu’au lendemain pour démarrer sa prochaine journée.
(1) Je suis arrivé au Carrefour Lajeunesse le 28 février 2003.
(2) « Jaser » signifie « bavarder » en québécois.










