Par Réjean Mélançon
Rédigé le lundi 15 octobre 2007
LA CORDE RAIDE
Épisode 6
J’avais naturellement mon préféré parmi tous ces visiteurs réguliers. Tout comme moi, il aimait le bon vin et la bonne bouffe qui l’accompagne, il aimait aussi Aznavour, jouer au scrabble et passer la soirée avec quelques bons petits joints, tout en continuant à siroter du bon vin, encore et encore. Aussi, avons-nous convenu de mettre nos ressources en commun pour nous payer occasionnellement, quelques bons gueuletons. Il avait un petit peu plus de moyens que moi, aussi, pour me mettre au même niveau de dépenses que lui, je devais user malheureusement très largement de ma carte de crédit qui était encore active, mais je n’y prenais pas garde, seul le nouveau plaisir retrouvé était devenu important pour moi. Je me disais au diable la dépense, j’aviserai en temps et lieu. Rappelez-vous ma nouvelle devise, « une journée à la fois... ».
J’étais de plus en plus insouciant, mais heureux. Les soirées bien arrosées se faisaient plus fréquentes, les bons petits joints aussi, et mine de rien, le compte Visa grimpait également. L’été s’écoula comme un enchantement, puis vint l’automne qui se passa sans trop de tracas. J’étais toujours béat, de plus en plus insouciant, je ne réalisais même pas que j’étais sur la corde raide et que je n’avais rien du funambule. Il suffisait d’un événement malheureux pour que se déclenche en moi, une alchimie implacable, qui transforme très rapidement, ce bon Biquetto-Jekyll en Biquetto-Hyde.
Gros Pierre commençait à trouver que j’avais de moins en moins de temps à lui consacrer, et il en éprouvait beaucoup de dépit. Un soir que j’étais avec mon nouveau « meilleur ami » en train de déguster une découverte viticole d’Argentine tout à fait sublime (les français qui s’attristeront de mon choix de vins, seront consolés d’apprendre que ce vin était produit par un vigneron d’origine française), Gros Pierre, en passant par la porte du cabanon, décida de s’inviter chez moi en entrant tout simplement par la porte de mon balcon que j’avais laissée grande ouverte. Il était dans un état d’ébriété très avancé pour l’heure, se prit une chaise et s’installa sans plus de façon.
Mon copain et moi, en éprouvions naturellement beaucoup de gêne, d’autant plus que nous étions à converser agréablement, et même si nous avions déjà bu l’équivalent d’une bouteille de vin chacun, nous étions encore bien droit tous les deux, ce qui n’était pas le cas de Gros Pierre qui était inaudible avec ses grognements. Je n’eus d’autres choix que de lui suggérer de rentrer chez lui pour s’étendre car il tenait à peine debout. Pierre le prit malheureusement très mal, et en se levant péniblement en vue de nous quitter, il dit en s’adressant à mon copain:
- Ch’te laisse avec ta tapette...
Et il nous quitta en titubant, non sans ronchonner sans cesse: « Hostie d’tapette... Hostie d’tapette... ».
Le reste de la soirée se passa à entendre le Gros Pierre gueuler de chez lui, en déblatérant sans cesse sur mon compte. L’ambiance n’était plus à la fête, je commençais à éprouver beaucoup d’antipathie pour lui. C’était la première fois que je le voyais aussi bourré; pour mon copain, c’était tout naturel, lui le connaissait de longue date, et il termina la soirée à me compter tous les mauvais coups que Gros Pierre leur avaient fait subir durant toutes ces années... Le récit qu’il m’en fit, était assez édifiant... Jusqu’alors, j’ignorais tout de sa période de consommation de cocaïne et surtout de crack... Ses crises de rage quand il était en manque, les coups de poing sur les murs et même des portes défoncées dont la fameuse porte en planches du cabanon, donnant sur mon balcon.
Gros Pierre mis plus de temps à s’endormir ce soir là, mais petit à petit, ses grognements diminuèrent. Cette nuit-là, je dus prendre un double cachet d’anxiolytique pour arriver à m’endormir... L’alchimie commençait à s’opérer en moi.










