Par Réjean Mélançon
Rédigé le dimanche 4 novembre 2007
NOUVELLE ANNÉE 2005
Épisode 14
Comme vous le savez déjà, beaucoup de locataires ne sont que de passage au Carrefour Lajeunesse. Il peut y avoir plusieurs raisons à ce court séjour, telles, l’incompatibilité de caractères avec les voisins, mais, la raison la plus usuelle, est l’incapacité dudit locataire à payer son loyer, parce qu’il avait préféré investir son peu d’argent dans la drogue, malheureusement omniprésente dans ce milieu. Denis, Bertrand et Marcel, ce sont trois prénoms, trois problèmes, tous liés à la dépendance à la cocaïne et au crack. Je vous reparlerai d’eux un peu plus tard dans cette chronique.
L’incapacité de payer le loyer, c’est ce qui arrive quand ces drogués gèrent eux-mêmes leur revenu d’aide sociale. Ils ont un compte bancaire et leurs prestations sont déposées directement à la banque. Les transferts bancaires se font juste après minuit, le matin du jour « J », et c’est déjà la queue devant certains guichets automatiques, afin de retirer ces précieux billets qui vont les conduire tout droit à leur cauchemar. Ils le savent pourtant, qu’au matin, le propriétaire va passer pour la collecte des loyers. Alors c’est l’éternelle rengaine, « je vais te payer d’ici une semaine, sans faute... ». Parfois ils réussissent, je ne me demandais jamais comment ils faisaient. C’est moi qui en tant que concierge, collectait les retardataires qui me payaient toujours en liquide. Ils avaient quinze jours pour payer, après, c’était l’avis d’expulsion. S’ils n’avaient pas quitté les lieux à la fin du mois et remis leurs clefs, la serrure était tout simplement changée. Quant au contenu de l’appartement, il était entreposé et si après deux mois il n’était pas réclamé par son propriétaire, ce qui était monnayable était vendu, le reste allait au dépotoir.
Ceux qui n’ont pas de compte bancaire, sans tirent à peine mieux. C’est le propriétaire lui-même qui va changer leur chèque. La somme qu’ils recevront sera évidemment le montant du chèque moins le coût du loyer, moins les arrérages et parfois aussi moins quelques autres petites sommes encore dues. Et qu’arrive-t-il, quand il ne reste plus rien, parce que la totalité du chèque était due... Ils se voient souvent forcer de réemprunter encore, ou de se débrouiller chacun à sa façon, vous me suivez... C’est un cercle vicieux !!!
Bertrand s’était présenté chez moi à la fin de décembre 2004. Il s’était vêtu de ce qui me semblait être ses meilleurs atours, sans doute dans le but de me faire bonne impression, ce qui était malheureusement pour lui, peine perdu en ce qui le concerne, car, voyez-vous, le Biquet est très difficiles dans ses critères de beautés masculines.
Bertrand donc, était venu postuler pour la dernière chambre qui était à louer et qui devait être libre le 1er janvier. Le gérant qui partait en vacance pour la période des Fêtes, m’enjoignit de ne pas faire le difficile avec lui; s’il avait l’argent, je n’avais qu’à accepter de lui louer la chambre et on aviserait par la suite si le bonhomme était à problèmes. Bertrand me jura sur la tête de sa mère qui vivait encore, qu’il ne consommait ni drogue ni alcool... J’en avais entendu d’autres. Peu importe, j’ai accepté de lui louer la chambre, après tout c’était Noël. Il a emménagé la veille du Jour de l’An. De mon côté, cette nuit de festivité, j’ai préféré la passer dans mon lit.
Aux petites heures du matin, j’ai été réveillé par des bruits en provenance de l’étage d’en dessous, c’était l’ami Bertrand qui fêtait la Nouvelle Année. De toute évidence il avait fait un joyeux cocktail d’alcool et de drogue. Il revenait justement de chez un de ses voisins qui était au pas de sa porte, tout furibond d’avoir été réveillé par Bertrand, car ce dernier, qui était en manque, frappait à toutes les portes dans l’espoir de se procurer un supplément de poudre blanche. J’étais descendu pour m’enquérir de ce brouhaha. En m’apercevant, il perçut rapidement à mon air, que je n’étais pas très content de lui. Il accéléra donc le pas en clopinant tant bien que mal, pour réintégrer sa chambre. Dans sa hâte, il a malencontreusement trébuché sur une paire de bottes qui traînait au sol, devant une des portes, et dans un court vol plané qui est demeuré à jamais célèbre au sein du Carrefour, il nous gratifia d’un sonore « Bonne et Heureuse Année » !!! Enfin, vous ne serez sûrement pas surpris d’apprendre que Bertrand ne resta pas avec nous très longtemps.
Et que vous dire des deux autres, Denis et ce pauvre Marcel !!! Denis est un cas classique, du même acabit que Bertrand, Pierre et tant d’autres. Sa façon à lui de se renflouer les poches avait une certaine originalité par contre, mais dans un milieu comme le notre, c’était fort risqué, d’autant plus que la première personne qu’il avait choisi comme victime, n’était nul autre que mon bon ami le Gros Pierre.
Denis et sa charmante compagne aux bras marbrés de noir et de bleu (car elle s’injectait je ne sais trop quelle merde, et elle devait aussi se péter une veine de temps en temps), avaient décidé de se mettre en bons termes avec le Gros Pierre. La donzelle, pour l’occasion, ne portait pas de petite culotte, et sa jupe qui arrivait à la hauteur du « vous savez quoi » en révélait suffisamment pour émoustiller les sens quelques peu embués de mon cher Pierrot. Nos deux compères qui avaient également quelques bières avec eux, n’eurent pas à insister beaucoup pour qu’il les invite à entrer chez lui.
Pendant que la donzelle cherchait à attirer l’attention de Pierrot, l’autre, de son côté en profitait pour fouiner du regard un peu partout... Et, etc., etc. Sautons les détails puisque ce ne sont que des ouies dires de toute façon.
J’ai pu cette fois et en toute sérénité (n’étant plus la personne visée par ce qui allait suivre) assisté de visu, à une des légendaires colères de Pierrot. Quelqu’un avait osé subtiliser dans une des poches du pantalon qui était sur son lit, la mirobolante somme de dix dollars, somme représentant à ses yeux, l’équivalent de deux grosses canettes de bières. Un véritable crime de lèse majesté, et c’était naturellement nos deux Bozos qui étaient suspectés. J’ai bien cru cette fois, que la porte numéro 32 était pour voler en éclat. Il a fallu l’arrivée du propriétaire et du gérant pour réussir à calmer un peu la situation. Denis a fini par admettre que oui, il avait pris le dix dollars, qu’il ne l’avait plus et qu’il s’empresserait de rembourser Pierre dès le lendemain. Il n’empêche que ce genre de comportement n’est pas toléré au Carrefour Lajeunesse, et Denis s’est vu imposé un avis d’expulsion pour la fin de ce mois en cours, à peine trois ou quatre jours après son arrivée parmi nous.
Il me reste à vous parler de Marcel, un petit gars d’à peine 18 ou 19 ans, accroc lui aussi au crack et à la merci d’un gang de rue, dirigé par des noirs. Il n’y a pas que les petites blanches qui servent de chair à pâté pour les amateurs de mineures, il y a les petits blancs aussi...
A SUIVRE...










