|
<
|
Nov. 2009 |
|
| L |
M |
M |
J |
V |
S |
D |
| | | | | | | 1 | | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | | 30 | | | | | | |
|
8 connectés
29673 visiteurs
Publié le Dimanche 28 décembre 2008 à 00:00:00
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Abattre un mur pour s'empresser d'en construire un nouveau derrière. Au fond, voilà la réelle démarche plus comunément abrégée par "philosopher".
L'ouvrier qui s'y risque va donc d'abord cerner la cible. C'est le début logique de l'entreprise: malgré les apparences, on ne construit jamais une nouvelle notion sur une ancienne, ou alors on nomme cela Approfondissement. Et lorsqu'il s'agit bel et bien de nouveauté –du point de vue de l'ingénieur tout du moins–, la destruction de ce qui l'a précédée est impérative. Comment parlerions-nous de nouveauté s'il n'y avait que prolongation ? C'est là le début du cycle. Notre courageux diplômé –autoproclamé comme je le suis, ou réellement instruit en la matière– établit donc premièrement un "portrait" de ce qu'il va détruire. Un état des lieux des différentes réflexions qui ont été portées avant son arrivée, une prise de vue sous grand angle de l'espace qu'il est censé rénover. Certains de nos techniciens se plairont parfois à dénoncer dès le début ces anciennetés, en les assaisonant d'une ironie des plus acides, mais d'autres se contenteront de rappels plus neutres –même si tout de même subjectifs, car la philosophie est avant tout la subjectivité incarnée, et rares sont ceux qui admettent cela. Ces portraits post-destruction ne sont pas uniquement de funèbres pierres tombales destinées à décorer un coin du prochain édifice: ils rappellent à qui le comprend que, justement, sans les anciennes idées, les nouvelles ne pourraient tout simplement pas naître. S'en suit la destruction. La recherche des incohérences, des contradictions au sein d'une même argumentation, et des jugements obsolètes. Un passage au crible minitieux et non sans plaisir, car la destruction est avant tout la phase où l'architecte se défoule avant de passer au dur labeur de reconstruction. Il envoie tout ce qu'il peut, afin de faire ressentir au public un tel sentiment d'erreur et de tromperie de la part de ces vieux édifices qu'il ne pourra qu'admirer le monument à venir. Tout comme la description de l'ancienne théorie peut parfois être fortement liée à sa destruction, la démolition peut elle même se rapprocher voire se mélanger à la naissance de l'idée nouvelle. Ainsi s'opposent les dernières cendres du bâtiment obsolète aux resplendissantes briques de marbre qui commencent à s'amonceler régulièrement sur les ruines: la nouvelle pensée se construit aussitôt, contrastant avec l'ancienne. La structure a déjà été partiellement bâtie lors de l'anéantissement. Et il ne reste au philosophe que la tâche de structurer ses idées, les lier en un ensemble solide, logique et surtout, sans failles. Car s'il a pris plaisir au jeu de la destruction des opinions précédentes, le fier architecte n'a aucunement envie de voir son propre édifice abattu par les prochaines consciences, ou s'effondrer sur lui-même comme cela arrive dans certains cas.
Mais dans tout cela, la notion de "persistance de l'idée" reste présente –même astucieusement masquée par nos philosophes. Comme je l'ai rappelé plus haut, s'il n'y avait rien à détruire pour nos amis penseurs, il n'y aurait rien à construire. On ne peut innover s'il n'y a pas d'obsolète, et le marbre qui brille dans nos nouvelles idéologies a d'abord été lave dans les anciennes. Ainsi, la si célèbre phrase "Rien ne se crée, rien ne se perd: tout se transforme" a aussi une valeur dans le domaine de la philosophie.
C'est sur ce "rien ne se crée" que je souhaite insister. Car malgré tout, dans notre pensée, certaines choses ne peuvent être interprétées comme les conséquences de transformations –la pensée elle-même n'en est pas une. Or, les notions d'Être et d'Existence sont employées dans toute forme de philosophie comme "innées", "évidentes". Nous utilisons ces mots sans pour autant pouvoir réellement savoir ce qu'ils peuvent signifier, nous cultivons des arbres sans racines. C'est le principe de ce mur, ce mur qui nous sépare de ces termes. Nous l'abatons pour en construire un derrière, tout en ayant ce sentiment illusoire de progression. Mais, comment pouvons-nous être certains de progresser de la sorte ? Aussitôt une barrière brisée, la suivante est déjà en train de germer. Mieux encore, c'est justement la croissance de la suivante qui pousse l'autre à se briser, ne nous laissant ainsi qu'entrevoir ce qu'elle cachait.
Ces murs que nous construisons nous rassurent mais nous éloignent ce ce qu'ils sont censés représenter. Tout mur sépare deux choses distinctes. Ceux-là nous séparent de ce que nous osons nommer Vérité.
Publié le Samedi 27 décembre 2008 à 11:52:34
Par Dr. J
Humeur : Maussade
La puissance avec laquelle l'imperceptible réel attire l'homme est un phénomène des plus surprenants.
Malheureusement pour la pauvre bête, ce réel a trouvé le meilleur moyen de se défendre et de garder en toutes circonstances ses distances avec l'humain. En effet: plus la volonté de réel est grande, plus il s'éloigne, se brouille et devient au final encore moins perceptible (mais pourrions-nous parler de "degrés de réalité" ?). A partir du moment même où nous prenons le risque de nous y croire, nous nous en voyons –si notre lucidité nous le permet, ce qui n'est pas toujours le cas– écarté, refoulé: l'ingénieux mécanisme n'a aucune faiblesse sur ce plan là. Et plus cette croyance en la réalité sera forte de la part du pauvre homme, plus grande sera la distance. Le malheureux se verra pourvu de son propre réel, son monde et ses explications crées de toutes pièces par son esprit perdu. Il sera captif de son idée –mais en déclarant cela, je suis conscient d'être captif de la mienne, à bon entendeur. Les nazis n'étaient proches que d'une réalité qu'ils avaient édifiée eux-mêmes, et ne concevaient plus aucune opinion extérieure à la leur (et c'est bien ce dernier détail qui me pousse à dire qu'ils étaient bien loin de la vérité de l'epèce humaine toute entière, bien qu'en écrivant cela je me rabaisse instinctivement à leur niveau). J'arrête ici les plus admiratifs envers ce genre d'explications: admettre que les lignes précédentes sont plus proches de la réalité que toutes les doctrines et idéologies connues jusqu'à présent serait l'erreur ultime. Au contraire, le moyen de ne pas s'écarter de ce but –et certainement pas de s'en approcher, je ne fais que le répéter– est de le considérer comme intouchable, impalpable et translucide. A commencer même pas mes écrits, ici l'objectif n'est pas de remettre en question toutes les philosophies –qui, si elles ne touchent pas plus au réel que moi, n'en sont pas moins pour certaines agréables à explorer–, mais plutôt de comprendre un sens plus "global" dans une telle description du sujet: personne n'atteindra le réel en le voulant. Ceux qui se risquent à suivre mes tergiversions de jeune adolescent de quinze ans à la lettre pourront conclure que la volonté d'irréel mène au réel. Mais hélas il n'en est rien, du moins rien de plus qu'ailleurs, je le répète. En me risquant dans le gouffre manichéiste, je ferai ici intervenir l'opposition –supposée bien entendu, car je ne condamnerai pas mon idée à une telle erreur– entre le réel et l'irréel: la "volonté d'irréel" devrait s'interpréter comme l'envie de faux et d'erreur, dans ce cas. Mais, comment définiriez-vous le faux, en sachant que vous ne pouvez en aucun cas toucher au vrai ? En courant après l'erreur, vous poursuivriez la vérité masquée par cette opposition –que je remets d'ailleurs en question, l'exemple vient juste d'être donné.
*
J'avoue sans peine avoir mis du temps à saisir que je ne suis pas réel. La bouée m'a été lancée dès le mois de Mai dernier, mais je ne l'ai pas tout de suite saisie. J'ai d'abord préféré, comme tous, me risquer en apné dans d'étranges idées, des visions refractées et ondulées, attirantes autant que troubles. Mais au final, la vue du fond de cet océan ainsi troublée n'a pas moins de valeur que l'observation minucieuse à travers un masque, donnant une illusion de clareté soudaine: le fond reste le même, la seule façon dont on le regarde change.
* Pourquoi n'existé-je pas ? Assouvissez d'abord mon Pourquoi existerais-je, pour poursuivre avec mon attroce manichéisme instinctif. Car j'ai tout de même mon propre masque, j'ai ma vision des choses, à mettre sur un pied d'égalité auprès des autres pour éviter de me rabaisser au niveau de certains prétentieux. Si j'osais me croire réel, j'imaginerais alors percevoir le réel. Mais je ne suis pas aussi arrogant et orgueilleux que d'autres. Ces mêmes êtres que je dénonce ont besoin de se sentir réels, ils vivent en s'imaginant qu'ils existent. Ils n'ont jamais vu ce qu'il y a derrière ce mur nommé Existance. Moi non-plus. C'est pour celà que je n'existe pas. Il n'y a pas de fumée sans feu, et cela s'applique à toutes nos notions. Aux miennes y compris...
Publié le Lundi 17 novembre 2008 à 22:25:09
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Pourquoi Je. ? Plusieurs raisons. Trop de raisons. Les tiennes, les vôtres, les miennes, les nôtres.
~L'origine de la première personne du singulier... un fameux problème. Le besoin de se décrire tel qu'on se voit soi-même. Car on peut se décrire de façon objective, il suffit de se taire, tout simplement. Laisser les autres juger sa personne telle qu'elle est sans passer par une description auxiliaire, la voilà, l'objectivité. Mais on a besoin, J'ai besoin de me décrire comme je me vois. C'est humain, cet instinct, aussi bien de se mettre en valeur que de se critiquer soi-même, mais surtout d'émettre n'importe quel type de jugement sur soi. En plus de vivre, penser et faire, l'humain a besoin de le dire.
~Même Je est un personnage à part entière dans la vie de celui qui le prononce. Car, chez une même personne, il y a Je, celui dont il parle, celui auquel il attribue tous les actes mentionnés dans les phrases qui le contiennent, et la personne en elle-même, qui se contente d'agir. Ils sont parfois plus ou moins différent. Chez certains mythomanes, le Je est un modèle, un être aux aventures uniques et grandioses, alors que la vraie personne n'est qu'un banal numérateur parmi 6 milliards d'autres. Il est important de toujours distinguer Je de soi-même. Même en écrivant des lignes comme celles-là. Il serait d'ailleurs grammaticalement incorrect de conjuguer les verbes accordés à Je à la troisième personne, mais dans le cas de ce texte, ce serait une bonne démonstration.
~Ainsi, par le titre de la plupart de mes blogs et autres groupements d'écrits tous aussi inutiles que distrayants, "Je laisse au lecteur le loisir de le juger lui même"
Publié le Mercredi 29 octobre 2008 à 11:06:41
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Dans son premier rêve, Jules était un astronaute. Un grand astronaute. Il venait de décoller, à dix heures précises, mais il ignorait s'il s'agissait du matin ou du soir: le profond paysage noir de l’espace ne lui révélait plus ce détail. La Terre était déjà derrière, loin derrière lui. Il la contemplait avec ce sourire, ironique et moqueur, le sourire du vainqueur, fier de lui et invincible. Les étoiles défilaient, il les comptait, les nommait, les maîtrisait les unes après les autres. A chaque nouveau système solaire, son énergie redoublait, son espoir et son ambition allant de même. Il avait déjà oublié sa planète natale, il ne se rappelait plus des circonstances de son décollage. C'était pourtant dans un simple lit noir et blanc qu'il s'était endormi ce soir là. Il avait passé une journée plutôt gaie, et en avait gardé de bons souvenirs. Mais, dans l'espace, il n'avait plus besoin de ces souvenirs. Ils lui étaient égaux. Sa visite du Zoo n'importait pas dans la trajectoire de son vaisseau, et la lettre qu'il avait envoyée au père Noël n'avait aucune influence sur la carte des étoiles qu'il traçait de son crayon pastel violet, assis dans la salle d'observation. Soudain, il fut interrompu au milieu de ses travaux par un signal d'alarme provenant du cockpit. Des obstacles non identifiés s'approchaient de lui à grande vitesse. Ils n'étaient pas encore visible à cause de leur distance, il ne pouvait savoir à quoi s'attendre, et il avait beau faire tous les efforts possibles, il ne pouvait détourner sa trajectoire de la leur: ils suivaient chacun de ses détours pour rester en route de collision avec lui. De plus en plus proches, il réussit à en identifier un. Il n'en crut pas ses yeux. Il ne s'agissait là ni d'un astéroïde, ni d'une carcasse de fusée abandonnée, mais bel et bien d'un gigantesque lion qui semblait dériver dans le vide intersidéral à pleine vitesse, comme attiré par un aimant, vers le vaisseau de Jules. Les autres projectiles s'étaient eux aussi rapprochés, il distinguait là un phoque géant, une énorme girafe, et une multitude de jouets toujours aussi grands. Jules eut un choc. Ces jouets étaient ceux qu'il avait commandés pour Noël, et ces animaux étaient ceux qu'il avait vus et nourris au Zoo. Il n'en croyait pas ses yeux. Dans moins d'une dizaine de secondes, ses propres souvenirs allaient percuter son vaisseau, sa fierté, son espoir... La collision fut fatale. Mais lorsqu'il ouvrit les yeux, Jules ne vit que sa chambre, à peine éclairée par la lueur d'une douce veilleuse verte en forme de fusée. Il était à nouveau sur Terre, à nouveau dans le monde réel. Il était surtout déçu. Déçu par sa chute, par la fin inattendue de son voyage. Tout se passait si bien, il allait devenir le maître de l'univers, il allait enfin réussir à lister tous les systèmes solaires, à capturer toutes les étoiles à l'aide de son crayon pastel violet et sa carte de l'espace. Rien ne pouvait le vaincre, rien ne devait le vaincre. Et pourtant il était tout de même de nouveau sur Terre. Il avait réellement échoué. Ces souvenirs qu'il avait gardés malgré lui de la veille s'étaient retournés contre lui et avaient détruit son futur, réduit ses espoirs en morceaux. Il était maintenant conscient que ses souvenirs le rattachaient au monde réel. Mais tout n'était pas perdu pour autant. Il savait qu'une nouvelle opportunité de gloire spatiale s'offrait à lui dès le prochain soir. Il n'avait plus que cela en tête. Son prochain décollage. Il savait que ce serait le bon. Sa journée passa légèrement plus vite que la précédente. A l'école, il s'était fait un nouvel ami, son premier ami, plus précisément. Il s'appelait Charles, et il voulait être policier, plus tard. Jules l'aimait bien, car Charles était le seul à ne pas se moquer de lui où l'ignorer lorsqu'il lui parlait de ses ambitions de cosmonaute. Il approuvait, écoutait et comprenait Jules. Ils avaient passé la journée à jouer au parc, Charles cherchant les voleurs dans les cabanes en bois, et Jules explorant l'espace en voyageant dans les toboggans. Le soir tant attendu arriva. Jules finit son repas plus vite que d'habitude, et ne tarda pas à aller se coucher: il n'y avait pas de temps à perdre, plus vite il décollerait, plus vite il retrouverait l'espace infini qui l'attendait. A sa grande surprise, son vaisseau était intact, sa carte des étoiles et son crayon pastel étaient posés sur la table de l'observatoire. Son voyage se passait à merveille. Cette fois-ci, aucun lion spatial ne vint à son encontre, aucun train électrique géant ne le percuta en plein vol. Il continuait son aventure, dévorait les galaxies entières de son crayon et de sa feuille, recensait tout, décrivait, nommait chaque astre qu'il voyait passer devant ses hublots. Son bonheur semblait infini, imperturbable, et rien ne pouvait l'empêcher d'être heureux comme il l'était. Lorsque l'alarme de la dernière fois retentit à nouveau, Jules ne voulut pas y croire. Pendant quelques secondes, il se persuada qu'il ne s'agissait que d'un mirage ou d'une erreur de son vaisseau, d'une fausse alerte. Mais il fut bien forcé d'intervenir et constata tristement que, comme la première fois, d'énormes objets se déplaçaient à grande vitesse vers lui. Il mit moins de temps à les apercevoir nettement, mais sa surprise fut de taille. Il y avait là une reproduction de Charles à grande échelle, au moins trois fois plus haute que le vaisseau tout entier. Et autour de lui, Jules distingua d'autres masses qui se rapprochaient de lui, un toboggan, une cabane en bois, une balançoire... il n'en pouvait plus. C'étaient à nouveau ses souvenirs qui allaient le vaincre, le ramener au monde réel, et l'empêcher de dominer l'univers. Il se résigna, ferma les yeux et lorsqu'il les ouvrit à nouveau, il était déjà revenu sur Terre. Les jour suivants, Jules n'eut plus rien d'autre en tête que sa conquête de l'espace. Le reste n'avait plus aucune importance pour lui. D'ailleurs, il ne faisait plus grand chose de ses journées, il attendait chaque jour l'arrivée de la nuit, et son retour au rêve. Il ne jouait même pas avec les jouets qu'il avait eus à Noël, ils lui rappelaient trop son premier incident spatial. Il en voulait beaucoup à Charles de l’avoir ramené dans le monde réel lors de son deuxième rêve. Charles ne comprenait pas de quoi l’accusait Jules, ils se disputèrent, et Jules se retrouva à nouveau seul à l'école. Il était seul et faible, sur Terre, raison de plus pour retourner au plus vite dans son vaisseau, dans l'univers où il était maître plus que quiconque. Ses voyages duraient de plus en plus, il s'efforçait de ne garder aucun souvenir de ses journées, jouant le moins possible, restant muet matin, midi et soir. Personne ne comprenait ce qui lui arrivait. Il était chaque jour plus fermé, plus pâle et le visage triste, il ne parlait plus à personne. Mais dans l'autre monde, dans son monde, tout allait au contraire de mieux en mieux. Ses rares souvenirs avaient de plus en plus de mal à le retrouver pour le ramener chez lui, dans son lit noir et blanc, éclairé par la lampe fusée verte. Il ne gardait plus rien de ses journées passées sur Terre, il se forçait de ne plus penser à rien d’autre qu’à son univers, son vaisseau, sa carte et son crayon violet. Son voyage ne s'arrêtait plus, rien ne venait le perturber à présent, ni Charles ni aucun animal géant ne pouvaient l'interrompre dans la conquête de l’espace. Il avait gagné, il était libre, indépendant du monde réel, il ne voulait plus y retourner. Il ne pouvait plus y retourner. Depuis longtemps, on ne parle plus de Jules, sur Terre. Les médecins n'ont jamais compris de quoi il était mort, personne n'a jamais su pourquoi on l'a retrouvé dans son lit, un matin de Février, inanimé, comme endormi, mais mort. Il n'avait souffert d'aucune maladie grave, ses vaccins étaient tous à jour, aucun trouble n'avait été rapporté par le pédiatre qui s'occupait fréquemment de lui. Aucun trouble, sinon son isolation du monde réel, son refus de vivre ses journées. Mais cela n'expliquait pas de quoi il était décédé, et encore moins d'où venait ce sourire sur son visage pâle de défunt, ce petit sourire ironique et moqueur, que nul ne pourrait à présent lui enlever...
Publié le Mardi 28 octobre 2008 à 06:06:06
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Les plantes étaient toutes mortes depuis longtemps. On ne parlait plus d'arbres, de fleurs ou de fruits depuis des siècles. La déforestation les avait décimés, et les changements climatiques n'avaient épargné aucune espèce. C'était comme s'ils n'avaient jamais existé. Comme s'ils n'avaient jamais rien permis à l'humain. A la place, on parlait des Verts. Le Vert était l'invention à laquelle l'espèce humaine devait maintenant sa survie, et son avenir. Quand vers les années 2093 la planète ne comptait officiellement plus que quelques centaines d'hectares de forêt, les plus grands laboratoires de recherche de l'époque firent du projet de remplacement des plantes une priorité telle que tous les autres travaux de recherche étaient quasiment prohibés par la majorité des états. Ils y passèrent quinze ans, ces quinze années furent très bouleversées, car d'un côté les médias annonçaient fréquemment la perte de nouveaux hectares, et de l'autre les experts des laboratoires présentaient leurs prototypes remplis d'espoir, mais malheureusement à chaque fois défectueux, instables et peu rentables. Et au bout de quinze années de panique globale, un des scientifiques nommé Albert Kerlinski, à l'origine inconnu de la presse et des autres chercheurs, présenta un projet qui, de par son originalité et surtout l'espoir qu'il conférait à tous, étonna et soulagea le monde entier. Il avait réussi, après de nombreux essais et de multiples échecs, à modifier un gène humain pour obtenir une singulière créature capable remplacer intégralement la flore en perdition. Car elle était, comme l'homme, adaptée au nouveau climat et à ses fréquentes perturbations. Sa morphologie était presque qualifiable d'artistique, à mi-chemin entre l'humain banal et l'arbrisseau. Dotée d'une tête et d'un buste à priori humains, son visage était exempt d'oreilles, de bouche, de nez et d'yeux, des racines remplaçaient ses jambes et de longues branches lui servaient de bras. Sa chevelure était d'un noir profond, et son épiderme vert comme la menthe. Mais ce qui marquait d'autant plus les spectateurs ébahis devant cette merveille, c'est qu'elle était asexuée. Les questions concernant sa reproduction furent d'ailleurs vite posées, et la réponse ne se fit pas attendre non-plus: la découverte fonctionnait sur le même plan de vie et de reproduction que la flore verte terrestre, c'est-à-dire par la floraison, la transmission du pollen puis la dispersion des nouvelles graines. Et l'intérêt principal de cette invention était qu'elle pouvait produire du dioxygène par la photosynthèse, prenant ainsi le relais des plantes qui se raréfiaient. Le professeur Kerlinski mentionna une autre faculté de sa créature, qui était la possibilité de penser. Il avait en effet réussi à conserver, au cours de ses modifications du gène, la pensée, la conscience qui était pourtant jusque là réservée à l'être humain. Ce détail ne surprit pas réellement les autres scientifiques, certains en firent même un défaut, sans pour autant trop argumenter leurs déclarations, et ce fut vite considéré comme une caractéristique secondaire de cet individu. Le Vert était donc la solution au problème de la survie humaine, et son déploiement massif fut ordonné dans tous les pays dès l'accord des différents chefs d'états. Ils se disputèrent les cargaisons de graines et les brevets de culture à coup de milliards de dollars, chacun voulut comme à l'habitude maitriser le marché pour rester indépendant des autres. On en planta dans de gigantesques champs, qui servaient jadis à cultiver de vraies herbes, d'authentiques forêts... D'années en années, la faculté de pensée qu'avait mentionné Kerlinski s'oubliait, se fondait dans le décor rempli de ces bustes à fleurs. Ils ne parlaient pas et ne bougeaient pas, c'est pourquoi ils ne méritaient pas, selon l'opinion publique, d'être considérés comme humains, ou même dotés de pensée. Ils étaient d'ailleurs au contraire de plus en plus vulgarisés du fait de leur nombre croissant. On les traitait comme des objets, des jouets ou des soufre-douleurs, les enfants se défoulaient à leur arracher les feuilles ou leur casser les branches, les adultes soulageaient leurs besoins sur eux au bord des routes de campagne, les jeunes leur taillaient le torse à l'aide de couteaux pour écrire leurs noms ou dessiner des cœurs, lorsqu'un terrain convoité par un chantier de centre commercial était occupé par un champ de Verts, on les abattait sans une once de pitié. Ils étaient devenus des moins que rien aux yeux de tous, leur maltraitance était tout à fait anodine, et ils n'avaient aucun moyen de se défendre ou de se plaindre. Cela dura encore des siècles, le professeur Kerlinski n'était plus qu'un très lointain souvenir, son invention ne servait à présent plus qu'à endosser les pires rôles, les expériences risquées, les violences injustifiées, la production de papier, et même le chauffage des villes. Plus aucun respect ne lui était accordé, aucune forme de morale ne lui était appliquée. Mais par un triste mois de Janvier on assista à un singulier phénomène. Les taux de dioxygène mesurés par les stations météo de tous les pays se mirent à chuter brusquement, sans raisons apparentes. De plus, les Verts changèrent d'aspect, se repliant sur eux mêmes en serrant leurs bras contre leur poitrine, et passant de leur habituel teint vert menthe à une couleur de plus en plus proche du noir. La panique générale semblait ressurgir après les siècles d'oubli et d'évolution. Les scientifiques émirent de nombreuses hypothèses, certains affirmèrent qu'il s'agissait là d'un simple effet du aux températures légèrement plus basses que la normale, d'autres furent persuadés qu'il s'agissait d'un virus. L'incompréhension et surtout l'absence de remède inquiétaient de plus en plus de monde, et le dioxygène disparaissait petit à petit. Pour pallier ce manque, de grandes centrales de production furent construites, et on vit apparaitre dans les commerces des masques et des bouteilles d'air conditionné, ce qui rassura légèrement la population. La question des Verts restait cependant là, et un chercheur allemand remit le détail de la faculté de pensée des Verts dans la liste des éléments à étudier. Il chercha pendant longtemps un moyen de prouver une bonne fois pour toutes que ces êtres pouvaient eux aussi penser. Il mit ainsi au point un appareil capable de capter et d'analyser les micro-vibrations émises par les Verts, et parvint par la suite à étudier une des nombreuses plantes et en traduire les pensées. En dialoguant avec elle par le biais du même appareil, il en conclut qu'ils avaient la faculté de penser mais aussi de communiquer entre eux à distance par ces mêmes signaux inaudibles à l'oreille humaine, et qu'à force de violence, d'humiliation et d'exploitation, ils avaient décidé de se laisser mourir pour en finir. Il ne dévoila jamais sa découverte au grand jour et garda le secret jusqu'à sa mort. Il avait compris les Verts, il savait comme eux que les humains ne méritaient pas de seconde chance, et qu'ils devaient périr dans leur erreur. La fabrication d'oxygène s'avéra insuffisante, des guerres se déclenchèrent. Ils moururent les uns après les autres au fur et à mesure de l'épuisement des stocks, et lorsqu'on découvrit les travaux du chercheur allemand au milieu des décombres de sa maison, il était déjà trop tard. L'humain devait payer pour ce qu'il avait infligé à ceux qui le maintenaient en vie...
|
> Lire les 17 commentaires