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Publié le Samedi 11 octobre 2008 à 17:15:31
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Jeffrey avait dix minutes de retard. Il les considérait comme négligeables, mais le temps ne reculait pas pour autant, et durant tout son trajet les dix minutes étaient là. Une fois dans le hall, elles se manifestèrent par le biais de l'employé qui l'accueillit: il les lui fit remarquer, et Jeffrey tenta de paraître confus, même s'il ne l'était pas du tout. L'homme lui indiqua l'ascenseur du doigt. "C'est au troisième étage. Je ne peux pas vous accompagner plus loin, j'ai déjà perdu trop de temps ce matin." Sa surprise fut de taille lorsqu'il découvrit ledit étage. Une étendue sans fin de bureaux, tous identiques, séparés de faux murs laissant apercevoir tous les autres employés qui travaillaient dans leurs bureaux identiques. Le détail qui le frappa encore plus fut leur tenue. Ils portaient tous le même costume, cette veste noire, cette chemise blanche, ce pantalon gris et ces chaussures noires cirées. Mais sa chemise était bleue, sa veste plus claire, ses chaussures plus banales, et pour la première fois de sa vie il se sentit légèrement mal à l'aise. Un des costumes vint le chercher pour lui annoncer froidement que son bureau était le numéro 14 de l'allée J, et qu'il avait lui aussi du retard à rattraper, comme si la raison d'être de cette entreprise était de courir constamment après un retard, sans même en connaître les causes ni les conséquences. Jeffrey arriva à son poste et s'assit sur la chaise qui l'attendait. Le bureau semblait venir d'une maquette ou d'une maison de poupées. Blanc, lisse, carré, sans la moindre courbe, exempt de toute trace d'originalité. Un cahier était ouvert, et le stylo posé à côté. L'ordinateur s'alluma, et une page sortit de l'imprimante placée sous le bureau. "Votre travail consiste à transmettre les numéros des différents paquets ainsi que leurs noms au bureau des livraisons." Il n'eut pas le temps de se poser la moindre question: un tableau rempli de noms incompréhensibles associés à des numéros venait de s'afficher à l'écran, et il remarqua que le cahier comportait lui aussi des lignes et des colonnes. Il comprit ce qui lui restait à faire, il devait simplement recopier les noms et leurs numéros dans le cahier. Ce travail lui semblait stupide, ennuyeux et inutile tant par sa simplicité que par son manque de cohérence: le bureau des livraisons aurait bien pu consulter lui-même cette liste vide de sens, mais d'ailleurs, où se trouvait-il, ce bureau ? La journée passa étrangement vite, malgré le pressentiment qui avait gagné Jeffrey à l'instant où il avait saisi ce qu'il devait faire. Son cahier était rempli ligne pour ligne, il n'y avait aucune référence de trop ou de moins, et cette perfection omniprésente dans l'organisation de l'entreprise commençait sérieusement à l'intriguer. Comment tout pouvait-il coller ainsi, comment chaque détail pouvait-il être ajusté comme dans un scénario ? Il n'en savait rien, et il avait bien le sentiment que ce n'étaient pas ses nouveaux collègues monochromes qui allaient lui répondre. Son cahier était plein mais il ne savait plus quoi en faire. Et c'est à cet instant qu'il entendit une autre feuille sortir de l'imprimante. "Vous pouvez donner le cahier à l'accueil du rez-de-chaussée." Il n'était plus vraiment surpris, cette fois-ci. L'habitude commençait à le vaincre, et il ne prit même pas la précaution de rappeler à l'homme de l'accueil que le cahier était destiné au bureau de livraison, il savait maintenant que tout était parfait, ici. Et jour après jour, Jeffrey voyait son temps fuir, il ne sentait plus les journées, son imprimante restait son seul guide et chaque matin le cahier était vide, comme s'il n'avait jamais vécu la journée précédente. Il n'avait plus aucune preuve que cette journée avait existé, car la suivante lui était à chaque fois semblable, mais il ne s'en apercevait même plus. Il ne cherchait même plus à comprendre ce que pouvaient bien être les paquets dont il recopiait les noms, ni même qui était son employeur, il avait été recruté par correspondance, c'était la mode à son époque, et il avait justement la formation nécessaire pour ce poste. Mais il commençait à attacher de plus en plus d'importance à cette entreprise, sa veste était devenue aussi sombre que celle des autres, sa chemise avait blanchi et ses chaussures avaient pris un teint noir brillant : il s'était métamorphosé au cours de ces semaines de plus en plus volatiles. Mais cette transformation ne s'était pas arrêtée à son aspect. Le retard s'était mis à le posséder lui aussi, il était contrôlé par ces minutes, il leur courait après, mais au fond c'étaient elles qui le chassaient, si bien qu'il ne savait plus parler aux autres, il avait lui aussi toujours du temps à rattraper. Les mois passèrent. Il ne pouvait plus se passer de son travail. Il ne supportait plus l'enfer des jours fériés. Il les passait à recopier des noms sur une feuille tout seul chez lui, il avait appris par coeur les noms et les numéros, il ne faisait plus rien d'autre, il courait toujours après ce même retard, toujours plus vite, avec une endurance chaque jour plus forte que la veille, ne supportant plus de faire autre chose. Sa vie sociale était détruite. Ses amis ne savaient plus s'il était vivant, il n'avait plus donné signe de vie depuis longtemps, il partait tôt le matin dans le premier métro de la journée, rentrait tard le soir par un de ces derniers bus toujours vides de la fin de journée, et ne voyait plus personne, même au bureau, il ne voyait plus d'humains, il ne voyait que des costumes comme lui, noirs et blancs, indifférents et obsédés par le temps, qui passait trop vite, ce temps qu'ils suivaient tous, ne sachant même plus pourquoi. Un soir de janvier, alors qu'il venait de finir sa journée légèrement plus tard que d'habitude, il reçut par l'employé du bureau adjacent au sien l'ordre de monter au sixième étage. C'était le président de l'entreprise qui l'attendait, il souhaitait le recevoir dans son bureau pour la première fois depuis ses 23 ans de service. Et à l'instant où il apprit cela, Jeffrey fut pris d'une sorte de malaise. Il eut l'impression de sortir d'un profond sommeil, d'être ramené à la réalité, de se souvenir de ce qu'il était avant. Avant quoi, il l'ignorait. En 23 ans, il avait pris le temps d'oublier ce qu'il avait vécu avant, ces années passées à ce poste lui avaient semblé durer une journée, mais cette journée avait suffi à lui faire oublier toutes les autres. Il était pressé de rencontrer le président, il sentait tout à coup les questions qu'il s'était posées le premier jour revenir en lui, il avait à nouveau ce sentiment étrange, cette impression de mystère et ce doute dus à la perfection ambiante. Il était à présent certain que cette rencontre allait lui révéler la vérité, il savait qu'il allait comprendre, qu'il était sur le point de vivre le jour qu'il attendait inconsciemment depuis le début. La porte de l'ascenseur s'ouvrit, et un long couloir droit, pur et vide se présenta à lui. Une fois au bout, il frappa à l'unique porte. Mais aucune réponse ne lui parvint. Il frappa une seconde fois, appela timidement, et au bout de quelques minutes d'attente, se décida enfin à entrer. C'était une pièce simple, quasiment vide, avec comme seul meuble un bureau, semblable au sien et à tous les autres, en plein milieu. Il y avait deux chaises, les deux étaient vides. Mais il crut voir quelque chose sur celle en face de la sienne. Elle était trop proche du bureau, et il n'arrivait pas à voir ce dont il s'agissait. Jeffrey se leva, alla de l'autre côté du bureau, en écarta légèrement la chaise, et y trouva une imprimante.
Publié le Vendredi 03 octobre 2008 à 03:03:03
Par Dr. J
Humeur : Maussade
L'écriture et le suicide ont à mon goût quelque chose en commun, du point de vue de l'auteur. Dans les deux cas, ce dernier ne peut jamais prévoir ce qu'il adviendra de sa création (ou destruction selon l'occurrence). Il peut évidemment faire des suppositions, certains pensent que leurs textes seront oubliés (j'en fais partie), d'autres pensent que leur acte sera ignoré (j'en ai fait partie). Et, coïncidence encore plus flagrante, dans les deux cas ils ne peuvent assister à la conséquence. L'auteur meurt et ne voit donc pas le devenir de son texte, le suicidaire meurt aussi et ignore ce qu'il laisse derrière lui.
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Je me prends à tort comme exemple, j'en ai ici besoin, c'est la manoeuvre classique qui permet à l'auteur-narrateur de se placer au premier plan, en espérant ainsi devenir Le sujet de son texte, et obtenir en fin de compte une certaine notoriété directe au sein de ses lecteurs. Au moment où j'écris ce vulgaire petit recueil d'idées inorganisées et exprimées en langage inadapté, je tente en parallèle d'imaginer ce que seront, dans une vingtaine d'années ou dans dix siècles, ces mêmes lignes. Je leur attribue plusieurs destins, mais le seul qui me semble évidemment plus plausible est celui de l'oubli, temporaire, définitif, total, partiel. Retiendront-ils seulement une phrase, qu'ils auront jugée "intelligente", bien évidemment en opposition avec le reste du texte ? Y aura-t-il une minorité qui gardera encore cette petite signature dans sa mémoire, comme un de ces objets fétiches inutiles, cette lame de taille-crayon, cette pièce de collection, ce galet ridicule...
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A vrai dire, un texte devient souvent l'inverse de ce que l'auteur pensait. Certaines théories de Nietzche ont donné naissance au nazisme suite à une fausse interprétation par exemple, mais il y a aussi d'autres écrits au départ sans intentions particulières qui ont par la suite acquis involontairement un statut de chef-d'oeuvre littéraire. Mais la modestie est souvent le masque de l'orgueil, aussi serait-il facile d'affirmer qu'un ouvrage n'aura pas d'avenir posthume dans le but de lui en procurer un de manière indirecte. Et en me relisant je me sens ainsi concerné par ma propre critique, mais j'en suis conscient, et après tout si mes écrits étaient la conséquence d'un but autre que l'expression pure et simple des pensées, ils en perdraient leur âme.
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En effet je considère l'Art et l'Objectif comme purement incompatibles. Une Oeuvre à proprement parler ne peut pas être la conséquence d'un objectif, d'un but ou avoir une visée particulière. L'argent est un des principaux exemples. Si l'Art nait de la volonté d'argent, il perd aussitôt sa qualité d'Art. Si l'on devait faire un arbre généalogique de ces deux éléments, l'Art serait placé tout en haut, et l'Argent serait un des nombreux enfants de la dernière génération, frère de la Haine, la Notoriété, l'Oubli, l'Amour...
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Et par conséquent, l'Art est donc lui-même enfant de l'absence totale de toute forme d'anticipation, d'intention. C'est lorsque l'esprit ne veut plus rien qu'il est libéré de tous ces éléments perturbateurs, et qu'il peut ainsi produire une quantité infinie d'idées, de rêves et d'art. J'écris lorsque j'ai besoin de libérer des pensées que j'accumule au quotidien, j'écris lorsque je n'ai plus aucun chemin devant moi, lorsque je n'ai plus aucune envie. Car ces envies pourraient brouiller mon idée pure, fausser le résultat, et il vaut mieux ne pas écrire qu'écrire pour une raison définie.
Publié le Mardi 23 septembre 2008 à 06:06:06
Par Dr. J
Humeur : Maussade
C'était un imbécile, un idiot, ou un individu limité, question de langage. Mais, par ces termes, j'entends la pire espèce qui soit, ceux que l'on ne peut plus réformer, ceux qui sont réellement en dessous de la moyenne, en dessous de toutes les marges. Il avait juste le potentiel pour rester dans la société, il savait s'habiller, il connaissait son travail et quelques règles de vie de base. Il n'avait aucune logique, aucune forme de raisonnement fondé, approfondi, clair et universel. Il ne savait pas raisonner, il ne savait pas résoudre ou ordonner, clarifier. Il n'était jamais confronté à des problèmes requérant une quelconque forme de capacité de déduction, et c'est ce qui le sauvait, c'était cette chance discrète, dont il était évidemment inconscient, mais qui était bel et bien présente, son entourage le savait pertinemment. Il n'était curieux de rien, il ne cherchait jamais, il trouvait toujours ce qu'il ne cherchait pas, mais rien de plus, aucune question dans la tête, pas la moindre soif, même infime, de savoir. Il était pourtant plongé dans un monde de mystères, aussi les différentes machines qui consituaient l'atelier où il travaillait étaient d'une complexité alarmante, mais restaient à ses yeux de simples outils, dont le fonctionnement n'importait guère tant qu'elles faisaient ce qu'elles devaient faire. Son quotidien était, comparé à celui de ses collègues, exempt de toute organisation, planification, anticipation ou prévision. Il ne pensait jamais au repas du soir, au rendez-vous du lendemain, à la visite médicale de la veille... Il n'avait pas d'agenda, ni de calendrier ou de carnet de notes. Ce n'était pas sa mémoire qui aurait rattrapé ce manque, puisqu'il n'en avait pas non plus. Il vivait donc au jour le jour sans jamais regarder devant comme derrière, les rares personnes qui arrivaient encore à croire qu'il pensait étaient persuadées qu'il songeait seconde par seconde, instant par instant, et non comme eux, par semaines et par mois. C'était un crétin, certes, mais il ne manquait pas à ses maigres tâches. Il travaillait dans une parqueterie, alternant un jour sur deux (sous les rappels de ses collègues chaque matin bien entendu) en deux postes différents. Les jours pairs, il devait s'occuper du découpage des longueurs de planches qui allaient ensuite être ajustées par ses collègues et leurs mystérieuses machines. Les jours impairs, son travail consistait à cirer les planches précédemment finies par les autres employés. Ces deux fonctions étaient parfaites pour lui, car elle ne nécessitaient aucune connaissance autre que la technique de base, et car il était lui aussi assisté de machines, notamment pour le découpage des longueurs. Pour lui, la réflexion s'arrêtait à faire glisser la planche jusqu'au trait rouge et attendre le découpage automatique et sécurisé de la machine, ou passer un chiffon sur une planche du même type pour la faire briller. C'était ainsi depuis des années, en dehors du travail, il n'avait pas beaucoup d'activités, souvent il se promenait dans les parcs de la ville pour regarder les gens, les arbres, les graviers ou sa montre qui ne fonctionnait plus, ou parfois il allait s'asseoir sur un rocher à la plage pour passer le temps et manger ce qu'il avait acheté au hasard de son voyage. Il se perdait fréquemment en ville, mais sa chance protectrice voulait qu'il habite près d'une montagne au Nord de la ville, il pouvait donc ainsi se repérer, lorsqu'il arrivait à se rappeler de ce détail sans le faire exprès. Il n'avait, pour ainsi dire, aucun réel ami, et n'avait pas plus d'attirance envers les gens qui l'entouraient qu'envers sa propre famille. Il ne ressentait pas le besoin de retourner les voir, ou de se faire de nouveaux amis. Et personne autour de lui ne le remarquait autrement que par sa simplicité d'esprit. Il était transparent pour la plupart, méprisable pour d'autres. Certains avaient essayé de communiquer avec lui, quelques uns en essayant de lui démontrer qu'il vivait trop à l'écart et qu'il devait essayer de changer, d'autres en lui disant tout simplement qu'il était stupide dans son choix de rester ainsi. Mais la question que personne ne s'était posé était là: était-ce un choix de sa part, que de vivre ainsi, de penser et d'agir d'une telle sorte, au point de finir en totale rupture avec tout son entourage ? Était-il vraiment acteur et non victime de sa bêtise ? La réponse, personne ne l'avait, pas même lui. Mais, que savait-il lui-même ? Que pensait-il des remarques qu'on lui faisait, comment interprétait-il son écart avec les autres ? C'était simple, c'était aussi simple que lui. Il était heureux. Il était crétin mais heureux, limité mais joyeux, imbécile mais serein. Toutes les remarques qu'on lui avait faites, qu'on lui faisait et qu'on aurait pu lui faire encore des jours et des années, lui semblaient déplacées, il les trouvait drôles car absurdes. Il était heureux, donc il ne se sentait pas inférieur, stupide ou associable. Chaque journée lui plaisait plus que la précédente, même si elle en était la copie conforme minute pour minute. Il redécouvrait chaque jour son travail et sa ville, et n'avait pas un seul instant de lassitude, de doute, de lucidité tout simplement. L'inconscience, le refus de conscience, aveugle, fort et incorruptible, l'antisophie. Mais il était Heureux, lui, au moins...
Publié le Samedi 23 août 2008 à 21:37:23
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Le bonheur est partout et nulle-part à la fois. Selon les personnes, il se déplace, parfois matériel, parfois émotionnel, parfois inexistant, parfois omniprésent. Tu te demandes où il se trouve, tu te dis "Comment l'acquérir ?". La première question, j'y réponds en disant que le bonheur se trouve "Là où Tu le vois". Tu peux le voir là où d'autres voient le malheur par exemple, cela parait dur, mais c'est possible. Nous avons tous tendance à voir les bonheurs des autres et non les notres. La jalousie en est le résultat. La seconde réponse est la conséquence de la première. Selon où tu le vois, il est plus ou moins proche de toi. On peut se satisfaire avec peu comme avec beaucoup de choses, d'évènements, de pensées, de rencontres, de découvertes. A chacun son optique du bonheur, avoir la sienne permet d'être plus souvent heureux.
Publié le Mercredi 20 août 2008 à 21:53:14
Par Dr. J
Humeur : Ironique
Inutile de faire demi-tour, derrière non-plus il n'y a pas de sortie... Sur mon chemin, la lumière et l'ombre alternent, la seule solution est de fermer les yeux au bon moment, qui n'est pas toujours celui que l'on croit...
Je deviens vraiment merdique en philosophie quand je m'y mets ...
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