Les plantes étaient toutes mortes depuis longtemps. On ne parlait plus d'arbres, de fleurs ou de fruits depuis des siècles. La déforestation les avait décimés, et les changements climatiques n'avaient épargné aucune espèce. C'était comme s'ils n'avaient jamais existé. Comme s'ils n'avaient jamais rien permis à l'humain. A la place, on parlait des Verts. Le Vert était l'invention à laquelle l'espèce humaine devait maintenant sa survie, et son avenir.
Quand vers les années 2093 la planète ne comptait officiellement plus que quelques centaines d'hectares de forêt, les plus grands laboratoires de recherche de l'époque firent du projet de remplacement des plantes une priorité telle que tous les autres travaux de recherche étaient quasiment prohibés par la majorité des états. Ils y passèrent quinze ans, ces quinze années furent très bouleversées, car d'un côté les médias annonçaient fréquemment la perte de nouveaux hectares, et de l'autre les experts des laboratoires présentaient leurs prototypes remplis d'espoir, mais malheureusement à chaque fois défectueux, instables et peu rentables.
Et au bout de quinze années de panique globale, un des scientifiques nommé Albert Kerlinski, à l'origine inconnu de la presse et des autres chercheurs, présenta un projet qui, de par son originalité et surtout l'espoir qu'il conférait à tous, étonna et soulagea le monde entier. Il avait réussi, après de nombreux essais et de multiples échecs, à modifier un gène humain pour obtenir une singulière créature capable remplacer intégralement la flore en perdition. Car elle était, comme l'homme, adaptée au nouveau climat et à ses fréquentes perturbations. Sa morphologie était presque qualifiable d'artistique, à mi-chemin entre l'humain banal et l'arbrisseau. Dotée d'une tête et d'un buste à priori humains, son visage était exempt d'oreilles, de bouche, de nez et d'yeux, des racines remplaçaient ses jambes et de longues branches lui servaient de bras. Sa chevelure était d'un noir profond, et son épiderme vert comme la menthe. Mais ce qui marquait d'autant plus les spectateurs ébahis devant cette merveille, c'est qu'elle était asexuée. Les questions concernant sa reproduction furent d'ailleurs vite posées, et la réponse ne se fit pas attendre non-plus: la découverte fonctionnait sur le même plan de vie et de reproduction que la flore verte terrestre, c'est-à-dire par la floraison, la transmission du pollen puis la dispersion des nouvelles graines. Et l'intérêt principal de cette invention était qu'elle pouvait produire du dioxygène par la photosynthèse, prenant ainsi le relais des plantes qui se raréfiaient. Le professeur Kerlinski mentionna une autre faculté de sa créature, qui était la possibilité de penser. Il avait en effet réussi à conserver, au cours de ses modifications du gène, la pensée, la conscience qui était pourtant jusque là réservée à l'être humain. Ce détail ne surprit pas réellement les autres scientifiques, certains en firent même un défaut, sans pour autant trop argumenter leurs déclarations, et ce fut vite considéré comme une caractéristique secondaire de cet individu.
Le Vert était donc la solution au problème de la survie humaine, et son déploiement massif fut ordonné dans tous les pays dès l'accord des différents chefs d'états. Ils se disputèrent les cargaisons de graines et les brevets de culture à coup de milliards de dollars, chacun voulut comme à l'habitude maitriser le marché pour rester indépendant des autres. On en planta dans de gigantesques champs, qui servaient jadis à cultiver de vraies herbes, d'authentiques forêts...
D'années en années, la faculté de pensée qu'avait mentionné Kerlinski s'oubliait, se fondait dans le décor rempli de ces bustes à fleurs. Ils ne parlaient pas et ne bougeaient pas, c'est pourquoi ils ne méritaient pas, selon l'opinion publique, d'être considérés comme humains, ou même dotés de pensée.
Ils étaient d'ailleurs au contraire de plus en plus vulgarisés du fait de leur nombre croissant. On les traitait comme des objets, des jouets ou des soufre-douleurs, les enfants se défoulaient à leur arracher les feuilles ou leur casser les branches, les adultes soulageaient leurs besoins sur eux au bord des routes de campagne, les jeunes leur taillaient le torse à l'aide de couteaux pour écrire leurs noms ou dessiner des cœurs, lorsqu'un terrain convoité par un chantier de centre commercial était occupé par un champ de Verts, on les abattait sans une once de pitié. Ils étaient devenus des moins que rien aux yeux de tous, leur maltraitance était tout à fait anodine, et ils n'avaient aucun moyen de se défendre ou de se plaindre.
Cela dura encore des siècles, le professeur Kerlinski n'était plus qu'un très lointain souvenir, son invention ne servait à présent plus qu'à endosser les pires rôles, les expériences risquées, les violences injustifiées, la production de papier, et même le chauffage des villes. Plus aucun respect ne lui était accordé, aucune forme de morale ne lui était appliquée.
Mais par un triste mois de Janvier on assista à un singulier phénomène. Les taux de dioxygène mesurés par les stations météo de tous les pays se mirent à chuter brusquement, sans raisons apparentes. De plus, les Verts changèrent d'aspect, se repliant sur eux mêmes en serrant leurs bras contre leur poitrine, et passant de leur habituel teint vert menthe à une couleur de plus en plus proche du noir. La panique générale semblait ressurgir après les siècles d'oubli et d'évolution. Les scientifiques émirent de nombreuses hypothèses, certains affirmèrent qu'il s'agissait là d'un simple effet du aux températures légèrement plus basses que la normale, d'autres furent persuadés qu'il s'agissait d'un virus. L'incompréhension et surtout l'absence de remède inquiétaient de plus en plus de monde, et le dioxygène disparaissait petit à petit. Pour pallier ce manque, de grandes centrales de production furent construites, et on vit apparaitre dans les commerces des masques et des bouteilles d'air conditionné, ce qui rassura légèrement la population.
La question des Verts restait cependant là, et un chercheur allemand remit le détail de la faculté de pensée des Verts dans la liste des éléments à étudier. Il chercha pendant longtemps un moyen de prouver une bonne fois pour toutes que ces êtres pouvaient eux aussi penser. Il mit ainsi au point un appareil capable de capter et d'analyser les micro-vibrations émises par les Verts, et parvint par la suite à étudier une des nombreuses plantes et en traduire les pensées. En dialoguant avec elle par le biais du même appareil, il en conclut qu'ils avaient la faculté de penser mais aussi de communiquer entre eux à distance par ces mêmes signaux inaudibles à l'oreille humaine, et qu'à force de violence, d'humiliation et d'exploitation, ils avaient décidé de se laisser mourir pour en finir. Il ne dévoila jamais sa découverte au grand jour et garda le secret jusqu'à sa mort. Il avait compris les Verts, il savait comme eux que les humains ne méritaient pas de seconde chance, et qu'ils devaient périr dans leur erreur.
La fabrication d'oxygène s'avéra insuffisante, des guerres se déclenchèrent. Ils moururent les uns après les autres au fur et à mesure de l'épuisement des stocks, et lorsqu'on découvrit les travaux du chercheur allemand au milieu des décombres de sa maison, il était déjà trop tard.
L'humain devait payer pour ce qu'il avait infligé à ceux qui le maintenaient en vie...



