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Publié le Mercredi 29 octobre 2008
Par Dr. J
Humeur : Maussade
Dans son premier rêve, Jules était un astronaute. Un grand astronaute. Il venait de décoller, à dix heures précises, mais il ignorait s'il s'agissait du matin ou du soir: le profond paysage noir de l’espace ne lui révélait plus ce détail. La Terre était déjà derrière, loin derrière lui. Il la contemplait avec ce sourire, ironique et moqueur, le sourire du vainqueur, fier de lui et invincible. Les étoiles défilaient, il les comptait, les nommait, les maîtrisait les unes après les autres. A chaque nouveau système solaire, son énergie redoublait, son espoir et son ambition allant de même. Il avait déjà oublié sa planète natale, il ne se rappelait plus des circonstances de son décollage. C'était pourtant dans un simple lit noir et blanc qu'il s'était endormi ce soir là. Il avait passé une journée plutôt gaie, et en avait gardé de bons souvenirs. Mais, dans l'espace, il n'avait plus besoin de ces souvenirs. Ils lui étaient égaux. Sa visite du Zoo n'importait pas dans la trajectoire de son vaisseau, et la lettre qu'il avait envoyée au père Noël n'avait aucune influence sur la carte des étoiles qu'il traçait de son crayon pastel violet, assis dans la salle d'observation.
Soudain, il fut interrompu au milieu de ses travaux par un signal d'alarme provenant du cockpit. Des obstacles non identifiés s'approchaient de lui à grande vitesse. Ils n'étaient pas encore visible à cause de leur distance, il ne pouvait savoir à quoi s'attendre, et il avait beau faire tous les efforts possibles, il ne pouvait détourner sa trajectoire de la leur: ils suivaient chacun de ses détours pour rester en route de collision avec lui. De plus en plus proches, il réussit à en identifier un. Il n'en crut pas ses yeux. Il ne s'agissait là ni d'un astéroïde, ni d'une carcasse de fusée abandonnée, mais bel et bien d'un gigantesque
lion qui semblait dériver dans le vide intersidéral à pleine vitesse, comme attiré par un aimant, vers le vaisseau de Jules. Les autres projectiles s'étaient eux aussi rapprochés, il distinguait là un phoque géant, une énorme girafe, et une multitude de jouets toujours aussi grands. Jules eut un choc. Ces jouets étaient ceux qu'il avait commandés pour Noël, et ces animaux étaient ceux qu'il avait vus et nourris au Zoo. Il n'en croyait pas ses yeux. Dans moins d'une dizaine de secondes, ses propres souvenirs allaient percuter son vaisseau, sa fierté, son espoir...
La collision fut fatale.
Mais lorsqu'il ouvrit les yeux, Jules ne vit que sa chambre, à peine éclairée par la lueur d'une douce veilleuse verte en forme de fusée. Il était à nouveau sur Terre, à nouveau dans le monde réel. Il était surtout déçu. Déçu par sa chute, par la fin
inattendue de son voyage. Tout se passait si bien, il allait devenir le maître de l'univers, il allait enfin réussir à lister tous les systèmes solaires, à capturer toutes les étoiles à l'aide de son crayon pastel violet et sa carte de l'espace. Rien ne pouvait le vaincre, rien ne devait le vaincre. Et pourtant il était tout de même de nouveau sur Terre. Il avait réellement échoué. Ces souvenirs qu'il avait gardés malgré lui de la veille s'étaient retournés contre lui et avaient détruit son futur, réduit ses espoirs en morceaux. Il était maintenant conscient que ses souvenirs le rattachaient au monde réel. Mais tout n'était pas perdu pour autant. Il savait qu'une nouvelle opportunité de gloire spatiale s'offrait à lui dès le prochain soir. Il n'avait plus que cela en tête. Son prochain décollage. Il savait que ce serait le bon.
Sa journée passa légèrement plus vite que la précédente. A l'école, il s'était fait un nouvel ami, son premier ami, plus précisément. Il s'appelait Charles, et il voulait être policier, plus tard. Jules l'aimait bien, car Charles était le seul à ne pas se moquer de lui où l'ignorer lorsqu'il lui parlait de ses ambitions de cosmonaute. Il approuvait, écoutait et comprenait Jules. Ils avaient passé la journée à jouer au parc, Charles cherchant les voleurs dans les cabanes en bois, et Jules explorant l'espace en voyageant dans les toboggans.
Le soir tant attendu arriva. Jules finit son repas plus vite que d'habitude, et ne tarda pas à aller se coucher: il n'y avait pas de temps à perdre, plus vite il décollerait, plus vite il retrouverait l'espace infini qui l'attendait. A sa grande surprise, son vaisseau était intact, sa carte des étoiles et son crayon pastel étaient posés sur la table de l'observatoire. Son voyage se passait à merveille. Cette fois-ci, aucun lion spatial ne vint à son encontre, aucun train électrique géant ne le percuta en plein vol. Il continuait son aventure, dévorait les galaxies entières de son crayon et de sa feuille, recensait tout, décrivait, nommait chaque astre qu'il voyait passer devant ses hublots. Son bonheur semblait infini, imperturbable, et rien ne pouvait l'empêcher d'être heureux comme il l'était. Lorsque l'alarme de la dernière fois retentit à nouveau, Jules ne voulut pas y croire. Pendant quelques secondes, il se persuada qu'il ne s'agissait que d'un mirage ou d'une erreur de son vaisseau, d'une fausse alerte. Mais il fut bien forcé d'intervenir et constata tristement que, comme la première fois, d'énormes objets se déplaçaient à grande vitesse vers lui. Il mit moins de temps à les apercevoir nettement, mais sa surprise fut de taille. Il y avait là une reproduction de Charles à grande échelle, au moins trois fois plus haute que le vaisseau tout entier. Et autour de lui, Jules distingua d'autres masses qui se rapprochaient de lui, un toboggan, une cabane en bois, une balançoire... il n'en pouvait plus. C'étaient à nouveau ses souvenirs qui allaient le vaincre, le ramener au monde réel, et l'empêcher de dominer l'univers.
Il se résigna, ferma les yeux et lorsqu'il les ouvrit à nouveau, il était déjà revenu sur Terre.
Les jour suivants, Jules n'eut plus rien d'autre en tête que sa conquête de l'espace. Le reste n'avait plus aucune importance pour lui. D'ailleurs, il ne faisait plus grand chose de ses journées, il attendait chaque jour l'arrivée de la nuit, et son retour au rêve. Il ne jouait même pas avec les jouets qu'il avait eus à Noël, ils lui rappelaient trop son premier incident spatial. Il en voulait beaucoup à Charles de l’avoir ramené dans le monde réel lors de son deuxième rêve. Charles ne comprenait pas de quoi l’accusait Jules, ils se disputèrent, et Jules se retrouva à nouveau seul à l'école. Il était seul et faible, sur Terre, raison de plus pour retourner au plus vite dans son vaisseau, dans l'univers où il était maître plus que quiconque. Ses voyages duraient de plus en plus, il s'efforçait de ne garder aucun souvenir de ses journées, jouant le moins possible, restant muet matin, midi et soir. Personne ne comprenait ce qui lui arrivait. Il était chaque jour plus fermé, plus pâle et le visage triste, il ne parlait plus à personne. Mais dans l'autre monde, dans son monde, tout allait au contraire de mieux en mieux. Ses rares souvenirs avaient de plus en plus de mal à le retrouver pour le ramener chez lui, dans son lit noir et blanc, éclairé par la lampe fusée verte. Il ne gardait plus rien de ses journées passées sur Terre, il se forçait de ne plus penser à rien d’autre qu’à son univers, son vaisseau, sa carte et son crayon violet.
Son voyage ne s'arrêtait plus, rien ne venait le perturber à présent, ni Charles ni aucun animal géant ne pouvaient l'interrompre dans la conquête de l’espace. Il avait gagné, il était libre, indépendant du monde réel, il ne voulait plus y retourner. Il ne pouvait plus y retourner.
Depuis longtemps, on ne parle plus de Jules, sur Terre. Les médecins n'ont jamais compris de quoi il était mort, personne n'a jamais su pourquoi on l'a retrouvé
dans son lit, un matin de Février, inanimé, comme endormi, mais mort. Il n'avait souffert d'aucune maladie grave, ses vaccins étaient tous à jour, aucun trouble n'avait été rapporté par le pédiatre qui s'occupait fréquemment de lui. Aucun trouble, sinon son isolation du monde réel, son refus de vivre ses journées. Mais cela n'expliquait pas de quoi il était décédé, et encore moins d'où venait ce sourire sur son visage pâle de défunt, ce petit sourire ironique et moqueur, que nul ne pourrait à présent lui enlever...

Les commentaires
Publié le Dimanche 02 novembre 2008
Par pichu
Petit truc de tatillon :

"Dans mins d'une dizaine de secondes,..." (fin du premier paragraphe)
Il manque pas une lettre quelque part ?? ;)

Sinon bravo pour tes deux créations !!
Publié le Dimanche 02 novembre 2008
Par drj
Danke Schön =D
Erreurs de relectures, dis-moi que tu n'en fais jamais et tu m'auras sur le dos jusqu'à ton bac =D
Et merci pour l'appréciation aussi :D
Publié le Samedi 27 décembre 2008
Par pierre balmond
Mais bon, que représentent ces deux misérables étourderies comparées au récit entier, qui est, comme toujours, genial.
Publié le Samedi 27 décembre 2008
Par drj
Merci Pierre =)
Je ne sais pas si je les ai corrigées d'ailleurs ô.o enfin si un jour je suis amené à retraiter tous mes textes je vérifierai =D
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