Abattre un mur pour s'empresser d'en construire un nouveau derrière.
Au fond, voilà la réelle démarche plus comunément abrégée par "philosopher".
L'ouvrier qui s'y risque va donc d'abord cerner la cible. C'est le début logique de l'entreprise: malgré les apparences, on ne construit jamais une nouvelle notion sur une ancienne, ou alors on nomme cela Approfondissement. Et lorsqu'il s'agit bel et bien de nouveauté –du point de vue de l'ingénieur tout du moins–, la destruction de ce qui l'a précédée est impérative. Comment parlerions-nous de nouveauté s'il n'y avait que prolongation ? C'est là le début du cycle.
Notre courageux diplômé –autoproclamé comme je le suis, ou réellement instruit en la matière– établit donc premièrement un "portrait" de ce qu'il va détruire. Un état des lieux des différentes réflexions qui ont été portées avant son arrivée, une prise de vue sous grand angle de l'espace qu'il est censé rénover. Certains de nos techniciens se plairont parfois à dénoncer dès le début ces anciennetés, en les assaisonant d'une ironie des plus acides, mais d'autres se contenteront de rappels plus neutres –même si tout de même subjectifs, car la philosophie est avant tout la subjectivité incarnée, et rares sont ceux qui admettent cela. Ces portraits post-destruction ne sont pas uniquement de funèbres pierres tombales destinées à décorer un coin du prochain édifice: ils rappellent à qui le comprend que, justement, sans les anciennes idées, les nouvelles ne pourraient tout simplement pas naître.
S'en suit la destruction. La recherche des incohérences, des contradictions au sein d'une même argumentation, et des jugements obsolètes. Un passage au crible minitieux et non sans plaisir, car la destruction est avant tout la phase où l'architecte se défoule avant de passer au dur labeur de reconstruction. Il envoie tout ce qu'il peut, afin de faire ressentir au public un tel sentiment d'erreur et de tromperie de la part de ces vieux édifices qu'il ne pourra qu'admirer le monument à venir. Tout comme la description de l'ancienne théorie peut parfois être fortement liée à sa destruction, la démolition peut elle même se rapprocher voire se mélanger à la naissance de l'idée nouvelle. Ainsi s'opposent les dernières cendres du bâtiment obsolète aux resplendissantes briques de marbre qui commencent à s'amonceler régulièrement sur les ruines: la nouvelle pensée se construit aussitôt, contrastant avec l'ancienne.
La structure a déjà été partiellement bâtie lors de l'anéantissement. Et il ne reste au philosophe que la tâche de structurer ses idées, les lier en un ensemble solide, logique et surtout, sans failles. Car s'il a pris plaisir au jeu de la destruction des opinions précédentes, le fier architecte n'a aucunement envie de voir son propre édifice abattu par les prochaines consciences, ou s'effondrer sur lui-même comme cela arrive dans certains cas.
Mais dans tout cela, la notion de "persistance de l'idée" reste présente –même astucieusement masquée par nos philosophes. Comme je l'ai rappelé plus haut, s'il n'y avait rien à détruire pour nos amis penseurs, il n'y aurait rien à construire. On ne peut innover s'il n'y a pas d'obsolète, et le marbre qui brille dans nos nouvelles idéologies a d'abord été lave dans les anciennes.
Ainsi, la si célèbre phrase "Rien ne se crée, rien ne se perd: tout se transforme" a aussi une valeur dans le domaine de la philosophie.
C'est sur ce "rien ne se crée" que je souhaite insister. Car malgré tout, dans notre pensée, certaines choses ne peuvent être interprétées comme les conséquences de transformations –la pensée elle-même n'en est pas une.
Or, les notions d'Être et d'Existence sont employées dans toute forme de philosophie comme "innées", "évidentes". Nous utilisons ces mots sans pour autant pouvoir réellement savoir ce qu'ils peuvent signifier, nous cultivons des arbres sans racines.
C'est le principe de ce mur, ce mur qui nous sépare de ces termes. Nous l'abatons pour en construire un derrière, tout en ayant ce sentiment illusoire de progression. Mais, comment pouvons-nous être certains de progresser de la sorte ? Aussitôt une barrière brisée, la suivante est déjà en train de germer. Mieux encore, c'est justement la croissance de la suivante qui pousse l'autre à se briser, ne nous laissant ainsi qu'entrevoir ce qu'elle cachait.
Ces murs que nous construisons nous rassurent mais nous éloignent ce ce qu'ils sont censés représenter. Tout mur sépare deux choses distinctes. Ceux-là nous séparent de ce que nous osons nommer Vérité.



