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Publié le 23/03/2008 à 18:28
Par fracty

3- Sur le plan éthique

Clairement ce qui est dit est inacceptable. La terre appartient a chaque être humain( et aux autres êtres vivants). Pour pouvoir faire ce qu’elle décrit (l’enterrement des déchets « radioactifs Chauds ») il faudrait que tout le monde sur terre soit d’accord ce qui est loin d’être le cas. De toute façon ce serait un crime, qui sera jugé dans le futur par nos descendants, n’en doutons pas.

AA "nous fournissons tout le cycle du combustible" et vous prenez les déchets ?


j'ai ici une réponse d'une éthicienne:


Le premier texte ci-dessous est paru dans le 24 Heures du 12 avril 2007. Il s'agit d'une synthèse vulgarisée de l'article "Le nucléaire et la question des générations futures: penser avec Dieter Birnbacher", reproduit à sa suite.

Alors qu'on brandit la menace d'une pénurie d'électricité, devons-nous développer le nucléaire ? Au-delà des arguments économiques ou sécuritaires, la dimension éthiqueproblème est rarement abordée. Quelle est l’ampleur de notre responsabilité face à un risque d’accident majeur, aujourd’hui ou demain ? Avons-nous le droit de confier nos déchets à nos descendants ? Ces questions relèvent d'une éthique de la responsabilité envers les générations futures, telle que l'a développée le philosophe Dieter Birnbacher.[1] En effet, le nucléaire produit des déchets qui restent toxiques pendant des centaines, voire des milliers d’années. Le risque radioactif implique d'autre part, en cas d'accident, un très grand nombre de personnes, actuellement ou à l'avenir. Enfin, la radioactivité est une menace pour l’humanité comme telle, puisqu’elle peut altérer notre bagage génétique sur le long terme. Il n’y a aucun doute : nos choix énergétiques actuels, en matière de nucléaire, impliquent ceux qui nous succèderont.

Pour Dieter Birnbacher, une action bonne est une action qui maximise le bonheur ou le bien-être de la totalité des acteurs qu’elle affecte. En plus d'être exhaustive, la prise en compte des intérêts impliqués doit se faire sur des bases universalistes : toutes les personnes touchées par un acte et ses conséquences doivent voir leur niveau de satisfaction évalué au même titre, sans préférence aucune. En matière de nucléaire, les générations futures sont clairement concernées. Dans une perspective véritablement éthique, leur intérêt et leur bien-être doivent donc être considérés au même titre que les nôtres, de manière impartiale. Or cette juste pesée des intérêts révèle une iniquité crasse: avec le nucléaire, les profits sont immédiats et concentrés sur un très petit nombre de personnes, alors que les coûts comme les risques sont généreusement distribués dans le temps et l’espace, et concernent d'innombrables êtres humains. A nous l'électricité produite aujourd'hui, si vite consommée, si vite gaspillée. Aux générations futures la contraignante gestion de nos déchets. A elles également, mais aussi à un nombre exorbitant de contemporains, les conséquences d'un éventuel accident à la production ou d'une défaillance de nos décharges radioactives. S'ajoutent à cette injustice évidente deux tares supplémentaires. L'irréversibilité de notre legs funeste, tout d'abord, les générations futures n'ayant aucune possibilité de s'y opposer aujourd'hui, ni de le refuser demain. Le potentiel absolument catastrophique des risques engendrés pour autrui, ensuite, qui rend les profits attendus - un peu de courant durant un temps limité – proprement dérisoires.

La production d'électricité via le nucléaire n'est pas défendable éthiquement. Une réflexion rapide montre que l'exploitation des énergies fossiles, à l’origine du réchauffement climatique, souffre des mêmes failles et s'avère tout aussi inacceptable. Ce n'est pas le cas des énergies renouvelables ou de l'efficacité énergétique. Alors, en ces temps où nos décisions engagent ceux qui nous survivront, respectons-les et faisons les bons choix, ceux que nous dicte notre responsabilité.

Adèle Thorens, éthicienne, responsable de la formation, WWF Suisse

[1] BIRNBACHER Dieter, La responsabilité envers les générations futures, Paris: PUF, 1994 (1988).
du

Le nucléaire et la question des générations futures: penser avec Dieter Birnbacher

Cet article donne suite à une conférence que j'ai donnée aux côtés de Pierre Lehmann, physicien, et de Florence Quinche, philosophe, dans le cadre des activités du Département interfacultaire d'éthique de l'Université de Lausanne. Il a été publié dans la revue parisienne "Réflexions chrétiennes" de l'Association des philosophes et scientifiques chrétiens.

Introduction

La production d’électricité via la technologie nucléaire existe dans de nombreux pays en Europe et dans le monde[1]. Ce procédé pose pourtant des difficultés multiples. L’accident de Tchernobyl et ses suites ont attiré l’attention du public sur les risques que représente l’atome, y compris dans son usage dit pacifique. Au-delà de cette problématique, le nucléaire produit des déchets d’une grande toxicité que nous sommes condamnés à gérer à très long terme. Ces problèmes sont bien sûr l’objet de débats dans nos sociétés démocratiques, mais l’on constate qu’ils sont souvent abordés sous un angle uniquement technique ou économique. On nous explique comment l’on compte limiter les risques d’accident grâce à telle installation ou comment l’on envisage de conditionner les déchets afin de nous en protéger. On calcule les coûts des dispositifs techniques impliqués, on vante le prix de l’électricité produite. Les questions de fond sont de fait rarement abordées. Quelle est l’ampleur de notre responsabilité face à un risque d’accident majeur, aujourd’hui ou demain ? Avons-nous le droit de confier nos déchets à nos descendants ? Serions-nous moralement condamnables si un des sites de stockage de nos déchets laissait échapper des rejets radioactifs dans cinq cents ans ?
Ces questions sont d’ordre éthique. Elles visent notre attitude face à une technologie au potentiel destructeur immense, mais qui nous permet néanmoins de nous approvisionner en énergie électrique, dans une société où cette dernière est considérée comme un bien inamovible. Tous, nous utilisons, chaque jour, de l’électricité. Souvent, celle-ci est d’origine nucléaire. Nous n’en sommes pas toujours conscients, mais, en tant que consommateur, chacun est concerné par ce mode de production et par les problèmes qu’il pose. Nous sommes en outre tous potentiellement exposés en cas d’accident, que nous consommions de l’énergie nucléaire ou non. Certains d’entre nous habitent dans le voisinage d’une centrale ou d’un lieu de stockage de déchets. Mais les autres ne sont pas à l’abri : Tchernobyl nous a montré que la radioactivité ne connaît pas de frontières et peut avoir un impact néfaste à des milliers de kilomètres à la ronde. Le nucléaire est notre problème à tous. Mais nous donnons-nous les moyens d’en penser véritablement les enjeux ? Mon propos est de montrer qu’il ne suffit pas de réfléchir aux implications techniques ou économiques de ce mode de production d’énergie. La plupart d’entre nous prétend, de manière générale, agir de façon responsable. C’est justement dans ce cadre que j’aimerais situer la réflexion qui suit. En quoi et comment la production d’électricité nucléaire engage-t-elle notre responsabilité ? Et, surtout, une telle production, avec tout ce qu’elle implique en matière de risques et de charges transmises à nos descendants, est-elle éthiquement défendable ?
De nombreux philosophes pourraient nous fournir un appui dans cette perspective. J’ai choisi de m’inspirer du travail de Dieter Birnbacher, auteur de La responsabilité envers les générations futures[2]. Sa pensée est en effet centrée sur deux des enjeux qui m’apparaissent comme primordiaux concernant la problématique du nucléaire : la question de la responsabilité et celle du long terme, abordée par le biais du concept — aujourd’hui fort à la mode — de générations futures. Nous commencerons par définir le contenu de ces deux notions. Nous traiterons ensuite de l’action éthique, telle que Birnbacher la définit, dans la perspective d’une responsabilité envers ceux qui nous suivront. Enfin, nous nous pencherons, après ce détour théorique, sur les implications des principes moraux birnbacheriens sur la problématique du nucléaire.

La responsabilité envers les générations futures

Qu’est-ce donc que la responsabilité ? Nous sommes responsables lorsque nous reconnaissons que nous sommes nous-mêmes à l’origine de nos actes et de leurs conséquences, lorsque nous endossons pleinement notre rôle d’agent de nos actions. Nous sommes capables, dès lors, d’accepter la charge positive ou négative de nos décisions sur le monde, sur autrui et sur nous-mêmes, et d’en rendre compte devant notre propre conscience, devant le jugement d’autrui, ou devant celui de toute instance morale ou juridique extérieure.
Dans la responsabilité, nous reconnaissons que certains actes peuvent entraîner, suivant certains critères moraux, juridiques ou sociaux, des conséquences rétroactives pour leur auteur. Lorsque l’acte en question a été perçu comme condamnable, ces conséquences peuvent être de l’ordre de la sanction, impliquant l’obligation de supporter un châtiment. Il peut également être exigé que l’on répare le dommage que l’on a causé. Dans le cadre d’une action responsable, ces contraintes doivent être acceptées et assumées. Mais la responsabilité implique aussi que, conscients des conséquences de nos actes et du fait que nous sommes tenus d’en répondre, nous nous abstenions de certaines actions dont nous pourrions penser qu’elles sont répréhensibles en elles-mêmes ou dans leurs suites.
Dès lors, la responsabilité ne peut être l’apanage que d’un acteur libre et rationnel. Il n’y a en effet pas de responsabilité sans activité volontaire et consciente. L’acteur doit en outre être rationnel dans la mesure où la condition de la responsabilité est le lien causal entre un acte et ses conséquences : il est responsable de son acte, mais aussi de l’ensemble des conséquences sur lesquelles il débouche.
Quant à l’objet de notre responsabilité, il ne peut être indéfini. Nous ne sommes responsables que de ce qui est en notre pouvoir et qui peut donc être affecté par notre action[3]. L’objet de notre responsabilité doit toujours se situer dans le champ cette dernière. L’ampleur de notre pouvoir détermine ainsi l’ampleur de notre responsabilité. Cette détermination par le pouvoir de l’agent est complétée par une détermination par le savoir qu’il détient. Nous devons en effet connaître les liens de causalité entre nos actions et leurs conséquences afin d’évaluer quelle est notre responsabilité envers elles. Le champ de notre responsabilité se voit ainsi défini autant par les dimensions de notre pouvoir que par celles de notre savoir.

Cette définition de la responsabilité est atemporelle. Or le champ de notre responsabilité a subi ces dernières décennies des transformations majeures quant à sa relation avec la temporalité. La responsabilité a par définition affaire à l’avenir, puisqu’elle concerne l’évolution et l’issue de l’action dont on assume la charge. Mais elle ne concerne pas forcément un avenir lointain. Comment peut-on dès lors parler d’une responsabilité envers les générations futures et quel est le sens d’une telle expression ?
On peut donner des contenus divers à la notion de générations futures, qui implique autant nos propres enfants, avec lesquels nous partageons un espace temporel commun, que ceux qui vivront dans une durée indéterminée, longtemps après notre mort. De manière générale, on peut considérer que les générations futures sont composées de ceux qui, tout simplement, vivront après nous[4]. La notion de responsabilité envers les générations futures signifie dès lors principalement que l’on va se préoccuper des conséquences de nos actes au-delà de notre propre vivant. Cette préoccupation n’est pas complètement nouvelle. Depuis toujours, les hommes s’interrogent sur le devenir de ceux qui leur survivront. Mais ce souci se restreint en général à une sphère particulière, comme la famille ou un groupe social donné, et ne dépasse pas la génération qui suit. Souvent, on ne se sent responsable que de l’avenir de ses proches descendants, sur lequel on peut avoir une influence concrète et directe.
Cette question prend une autre dimension aujourd’hui, car notre pouvoir et notre savoir, critères centraux de notre responsabilité, ont subi de profonds changements. En effet, comme le souligne Birnbacher[5] :
- Pour la première fois, avec la crise environnementale et l’émergence de technologies potentiellement destructrices à grande échelle, la future existence de l’humanité en tant qu’espèce peut être remise en cause. L’avenir de l’humanité étant tributaire du bon usage de notre pouvoir, il entre dans le champ de notre responsabilité.
- Le pouvoir technique détenu par l’homme est de plus en plus important et ses conséquences s’étendent désormais sur le très long terme et sur une étendue spatiale qui atteint l’ensemble de la surface du globe. Notre pouvoir, et donc le champ de notre responsabilité, s’étendent dorénavant à la totalité de la planète et à une échelle temporelle qui nous dépasse complètement.
- Enfin, le champ de notre connaissance s’est élargi et les risques à long terme qu’entraînent les actes que nous entreprenons aujourd’hui même nous sont connus. Nous savons de surcroît, dans certains cas, comment les éviter. Notre responsabilité en devient d’autant plus claire et pressante.

Cette responsabilité doit être repensée en fonction de ses nouvelles dimensions, qui incluent pour la première fois l’humanité dans son ensemble, aujourd’hui et surtout demain. On peut de ce fait parler de manière légitime d’une responsabilité envers les générations futures. Reste à déterminer les principes qui définissent, de manière générale, une action éthique, pour ensuite montrer comment ils peuvent s’appliquer dans le contexte d’une responsabilité élargie à ceux qui nous survivront.

Les principes de l’éthique du futur : la maximisation de la somme du profit et l’impartialité de la prise en considération des intérêts

Dans la mesure où nous réfléchissons ici à un problème actuel et concret, à propos duquel nous désirons nous situer éthiquement, j’ai choisi, à la suite de Birnbacher, de m’inscrire dans le courant éthique de l’utilitarisme[6]. C’est, me semble-t-il, celui qui s’identifie le plus facilement aux intuitions éthiques qui guident nos choix quotidiens, dans une société où le pluralisme des valeurs n’est plus à démontrer. L’utilitarisme n’exige en effet pas de réflexion fondamentale ou métaphysique sur les valeurs. Il se limite à nous orienter dans nos choix vers la vie bonne, tout en visant à la cohérence de nos actions.

Deux dimensions sont importantes dans la conception utilitariste que nous allons développer ici : l’exigence de maximisation de la satisfaction, ainsi que l’universalisation de la prise en considération des intérêts. Pour un utilitariste, une action bonne est une action qui maximise le bonheur ou le bien-être de l’ensemble des acteurs qu’elle concerne[7]. Lorsque l’on est confronté à un choix, il faut opter pour celui qui débouchera sur un maximum de satisfaction chez les êtres sur lesquels ce choix aura un impact.
D’autre part, la prise en compte des intérêts impliqués doit se faire sur des bases universalistes, c’est-à-dire que toutes les personnes concernées par une action, quelles qu’elles soient, doivent voir leur niveau de satisfaction évalué au même titre : le bien-être de mon meilleur ami ne doit pas me faire oublier celui d’un inconnu. Chacun a le droit d’être considéré de la même manière, avec impartialité. Cette notion d’universalité est, il faut le dire, à la base de tout raisonnement éthique[8]. Dans notre civilisation, les normes morales se doivent en effet de revendiquer une validité universelle par principe. Contrairement à la morale tribale, à la déontologie ou aux normes juridiques d’une communauté donnée, elles s’adressent non pas à des groupes restreints, mais à l’humanité toute entière.
Si, comme nous l’avons montré plus haut, la notion de responsabilité envers les générations futures est aujourd’hui porteuse de sens, les membres des générations à venir doivent, dès lors, voir leurs intérêts et leur bien-être considérés au même titre que les nôtres. En effet, toute personne potentiellement affectée par nos actions doit, selon le principe utilitariste, être prise en compte de manière impartiale dans la pesée des intérêts que nous effectuons en vue de déterminer notre façon d’agir. Il n’y a aucune raison valable, dans le cadre d’une démarche éthique, universaliste par définition, de discriminer les personnes qui sont encore à naître. Nous devons donc, dès aujourd’hui, considérer l’impact de nos actions sur le niveau de satisfaction des générations futures, au même titre que nous considérons les intérêts de nos contemporains. La norme qui doit guider nos choix est donc :

"[…] celle de la maximisation du bien réalisé dans l’ensemble du monde futur, ce bien ne devant pas être considéré dans son appartenance à une catégorie temporelle déterminée du monde, mais comme une grandeur intertemporelle, dépassant les limites des générations : c’est-à-dire faire ce qui, sous l’angle de la totalité des générations futures, réalise le plus grand différentiel possible entre le bonheur (plaisir) et la souffrance (déplaisir)".[9].

Ce principe peut impliquer dans certains cas une forme d’iniquité d’une génération à l’autre, puisqu’il s’agit de maximiser la somme de profit dans son ensemble. Il peut ainsi arriver qu’une génération donnée doive faire certains sacrifices pour assurer un bien-être global supplémentaire[10]. L’essentiel est que, dans la prise de décision, les acteurs effectuent une pesée des intérêts impartiale, c’est-à-dire qui prenne en compte, au même titre, l’ensemble des intérêts impliqués, en vue de maximiser le bien-être général.

Birnbacher utilise, pour illustrer son propos, trois figures idéaltypiques, qui représentent différentes manières d’évaluer rationnellement le futur, ainsi que les actions que nous allons y projeter[11]. Il y a tout d’abord l’égoïste rationnel, qui ne se préoccupe en aucun cas du profit des autres, mais considère uniquement la façon dont il sera affecté lui-même par ses propres actions dans le futur. L’égoïste rationnel et capable de penser à moyen terme, mais pas au-delà de sa propre existence. Ses décisions ne sont pas défendables dans une optique éthique, qui plus est lorsqu’elle entend assumer notre responsabilité sur le long terme.
Le collectiviste rationnel est, lui, une sorte "d'égoïste élargi". En effet, il est capable de dépasser ses propres intérêts, mais uniquement dans une certaine mesure, puisqu’il ne prendra en considération que ceux d’un groupe déterminé, qui peut être sa propre famille, mais aussi une classe sociale, un groupe religieux ou une nation donnée. Le long terme ne lui est pas étranger, mais la notion de génération future lui échappe dans sa généralité. Seul le groupe auquel il appartient lui importe, déterminant une limite nette autour des personnes visées par ses préoccupations, mais aussi en ce qui concerne la dimension temporelle de sa sphère d’implication. Le collectiviste rationnel, s’il ne se sent intégré que dans son groupe familial restreint, ne s’inquiétera pas des conséquences de ses actions au-delà du vivant de ses propres enfants. À nouveau, il apparaît que cette figure n’assume pas véritablement la responsabilité de ses actes, à une époque où ceux-ci ont un impact pour les générations futures dans leur ensemble. Seul l’universaliste rationnel en est vraiment capable. En effet, celui-ci prend le parti de l’impartialité dans son évaluation des états futurs du monde. Il prend en considération, lorsqu’il est confronté à des choix, l’ensemble des personnes concernées pas ses actes. Ce faisant, il met en œuvre une forme d’empathie systématique, en adoptant successivement les points de vue de chacun. Seule une démarche de ce type permet d’assumer la responsabilité envers les générations futures qu’implique aujourd’hui la portée de nos actes. Les personnes potentiellement affectées par ceux-ci ne sont ainsi aucunement discriminées, que ce soit à cause de nos préférences affectives ou temporelles.
Dépassant les partis pris de l’égoïste et du collectiviste rationnels, l’universaliste rationnel adopte la seule attitude que l’on puisse considérer comme éthique. En effet, les normes morales ne peuvent, de par leur définition même, reposer sur des perspectives déterminées par des intérêts personnels ou sous l’influence de préférences affectives. Le point de vue exigé est celui de l’équidistance envers toutes les personnes concernées par un acte donné. C’est justement celui de l’universaliste rationnel, pour lequel le meilleur futur envisageable est celui qui débouchera sur une maximisation du profit de l’ensemble des acteurs impliqués.

Évidemment, le point de vue effectif de l’universaliste rationnel est une fiction. Dans la réalité, de nombreux obstacles se présentent et rendent la tâche difficile à qui veut appliquer ses préceptes. Il est important, dès lors, d’en avoir connaissance, afin de mieux les contourner. Selon Birnbacher, ces obstacles prennent principalement la forme de distorsions dans notre appréciation des différents coûts et profits liés à nos actions[12]. Il s’agit de :
- La préférence temporelle : nous sous-estimons de manière générale les coûts et les profits à venir du simple fait qu’ils adviendront dans un temps futur. Nous accordons donc tout naturellement une plus grande importance à ce qui nous est temporellement le plus proche. Cette préférence est particulièrement puissante lorsqu’il s’agit d’éviter des dangers éloignés dans le temps, qui nous apparaissent dès lors comme moins menaçants, ou quand des renoncements immédiats sont nécessaires pour obtenir un plus grand bénéfice à l’avenir, une démarche que nous avons toujours de la peine à entreprendre.
- La préférence de l’ego : il se trouve de fait que les coûts et profits qui concernent d’autres individus nous touchent moins que s’ils nous affectaient personnellement. Cette préférence est à l’œuvre en permanence et influence clairement l’ensemble de nos estimations. Dans les cas extrêmes, elle débouche sur l’attitude systématique de l’égoïste rationnel. Lorsque les personnes concernées par nos actions font partie des générations futures, la préférence de l’ego joue à plein. On ne peut en effet être atteint directement et personnellement par les conséquences de nos actions sur ceux qui vivront après notre mort. Le lien causal rétroactif, lié à la responsabilité, est brisé : aucune sanction n’est possible et l’on peut agir en ne considérant que nos propres intérêts, y compris au détriment de ceux d’autrui, en toute impunité. La tentation de l’indifférence envers les personnes qui vivront après nous est donc plus forte encore que celle qui existe déjà envers ceux qui vivent dans des contrées éloignées de notre lieu de vie et d’action. Seuls nos proches, ou les membres de la communauté à laquelle nous appartenons peuvent, dans une certaine mesure, échapper à notre désinvolture, dans le cadre d’une attitude du type du collectiviste rationnel. Mais, de manière générale, il faudra compter avec la préférence de l’ego, qui reste toujours à l’œuvre.
- La distance morale : liée à notre propension à surestimer tout ce qui nous concerne, cette préférence nous pousse à nous intéresser prioritairement au sort des personnes qui nous sont les plus proches, ce que fait justement le collectiviste rationnel. Comme dit plus haut, il est clair que les générations futures constituent, dans tous les sens du terme, une entité lointaine et donc très fortement soumise à cette préférence.

L’attitude de l’universaliste rationnel, qui est, nous l’avons vu, la seule que nous puissions défendre au niveau éthique, devra donc, pour être effective, dépasser ces trois types de préférences, dont le pouvoir est fort conséquent. Il s’agit d’une tâche difficile, mais pas impossible[13]. Voyons maintenant comment l’on peut, à partir de ces considérations, aborder la problématique du nucléaire.

L’universaliste rationnel et le problème du nucléaire

Le premier point à souligner est que le nucléaire est, par excellence, un domaine où une éthique de la responsabilité envers les générations futures, liée à l’application de l’attitude de l’universaliste rationnel, fait sens.
En effet, la fabrication d’électricité via le nucléaire produit des déchets qui restent toxiques pendant des centaines, voire des milliers d’années[14]. Ceux-ci exigent donc de nos successeurs qu’ils continuent le travail de surveillance et d’isolement total des déchets que nous entreprenons aujourd’hui déjà à grand peine[15]. Toute décision en rapport avec le nucléaire concerne dès lors automatiquement les générations qui nous succéderont.
D’autre part, le nucléaire représente un danger particulier. En cas d’accident, le risque radioactif implique potentiellement un très grand nombre de personnes, comme l’a montré l’explosion du réacteur de Tchernobyl[16]. La radioactivité est sans frontière et possède une incroyable aptitude à la dispersion. Chacun peut être touché et le grand nombre de centrales existant aujourd’hui dans le monde, ainsi que l’importante faculté d’expansion de la radioactivité, font que toute personne est potentiellement exposée en cas d’accident grave dans une centrale. Enfin, la radioactivité est une menace qui touche l’humanité en tant que telle, puisqu’elle peut altérer le bagage génétique des individus et donc provoquer des affections héréditaires à plus long terme. Au-delà de la question des déchets, les problèmes liés à l’irradiation nous projettent immédiatement dans l’avenir, en touchant à notre descendance. Il n’y a donc aucun doute : nos choix énergétiques liés au nucléaire impliquent les générations futures de manière claire et directe. Notre responsabilité est donc engagée.

Il faut d’autre part souligner le fait que les difficultés d’une éthique du futur se posent tout particulièrement dans ce domaine. En effet, le nucléaire nous apporte effectivement un certain profit aujourd’hui, puisqu’il nous permet de produire de l’électricité dont notre société est grande consommatrice[17]. Les désagréments engendrés par ce mode de production sont par contre répartis sur l’ensemble des générations futures, sans que le profit immédiat que nous en retirons ne puisse, lui, être élargi. La consommation de l’électricité produite, qui constitue le bénéfice que nous fournit le nucléaire, se fait en effet à très court terme – l’électricité ne pouvant être stockée — et implique un nombre relativement faible de bénéficiaires. En revanche, la gestion des déchets et le risque d’accident, tant lors de la production d’électricité que pendant toute la durée de toxicité des déchets, atteignent des dimensions spatio-temporelles extrêmement importantes et affectent, potentiellement (en cas d’accident) et de fait (en ce qui concerne la gestion et la surveillance des déchets), un très grand nombre de personnes, au présent comme à l’avenir.
Dans un cas tel que celui-ci, où le profit est immédiat alors que le coût comme les risques sont repoussés vers le long terme, les distorsions lors des prises de décision sont particulièrement importantes, et il faut s’attendre à ce que les préférences dont nous avons parlé plus haut (préférence temporelle, préférence de l’ego et distance morale) aient un large impact dans nos choix, rendant difficile et incertaine la démarche de l’universaliste rationnel.

Néanmoins, l’attitude de ce dernier, compte tenu des principes éthiques de maximisation du profit et de prise en considération impartiale des intérêts, est a priori assez simple à déterminer. La prise en compte des intérêts des générations futures, additionnés à ceux de nos contemporains, au-delà de la préférence temporelle, de la préférence de l’ego et de la distance morale, fait clairement pencher la balance en défaveur du nucléaire.
Il s’agit là d’une pesée des intérêts : il n’est tout simplement pas équitable de s’arroger un profit et de ne léguer aux générations futures que des coûts. Ce choix est clairement irrespectueux des intérêts des générations futures et ne maximise en aucun cas la somme des profits impliqués, puisque la jouissance immédiate de l’énergie produite provoque la prise en charge du fardeau de la toxicité des déchets, ainsi que celle du risque d’accident, par une quantité considérable d’êtres humains, au présent comme à l’avenir, et pour des centaines voire des milliers d’années. Le profit n’est ainsi pas maximisé si l’on implique l’ensemble des acteurs touchés par notre production d’électricité via le nucléaire. Pour un bénéfice relativement faible, à savoir la mise à disposition d’énergie à un certain nombre de personnes en un temps donné, on génère des désagréments importants, en matière de risque d’accident et de prise en charge de déchets d’une grande toxicité, pour un nombre très large de personnes. Le résultat est négatif et le choix de produire de l’électricité nucléaire apparaît comme étant du ressort soit de l’égoïste rationnel, qui consomme son électricité sans se sentir aucunement concerné par les coûts que sa production génère, ou alors qui possède des intérêts financiers en rapport avec cette activité, soit du collectiviste rationnel qui, dans ce cas précis, s’identifierait au groupe des bénéficiaires de la production électrique, à savoir ses consommateurs immédiats, assortis de ceux qui tirent un profit économique de ce secteur[18].

Mais examinons la situation plus en détail. Birnbacher propose en effet plusieurs outils d’analyse qui nous permettront d’affiner notre position : ceux de l’irréversibilité, mais aussi du risque et de l’incertitude.

L’irréversibilité : le principe de libre choix en cas de legs

Le fait qu’une transformation anthropogène soit irréversible, ou celui de craindre qu’elle ne le soit, et donc que les générations futures ne puissent pas revenir sur elle, est un point capital dans la pesée des intérêts en présence. Selon Birnbacher, on peut en effet voir dans l’irréversibilité une raison suffisante pour s’abstenir de l’action qui est en question, et ce même si cette décision doit entraîner certains renoncements dans l’immédiat[19]. L’irréversibilité peut prendre la forme de la consommation totale d’une ressource naturelle dont les générations futures seraient dès lors totalement privées[20], ou du legs d’une charge qu’elles n’auraient pas choisie et qu’elles seraient forcées d’assumer. Or la question du nucléaire relève doublement de cette problématique de l’irréversibilité.
En effet, et comme d’autres types d’énergies d’ailleurs[21], l’énergie nucléaire est non renouvelable dans la mesure où elle repose sur un carburant existant sur terre en quantité limitée et qui ne peut se reproduire[22]. Ce carburant, une fois épuisé, ne sera donc plus à la disposition des générations futures, et ce de manière irréversible. La question de l’irréversibilité se pose en outre dans le cas des déchets. En effet, leur toxicité atteint une durée qui est sans aucune mesure à l’échelle humaine et, à ce jour, on ne peut les rendre inoffensifs[23]. La seule solution dont nous disposions est donc de léguer ces déchets à nos descendants et, avec eux, la charge de s’en protéger pendant des centaines, voire des milliers d’années. Ce legs relève bien de l’irréversibilité au sens où la radioactivité des déchets ne peut être éliminée et que sa durée de toxicité confine à la perpétuité à l’échelle générationnelle. Les générations futures ne disposent ainsi d’aucun choix vis-à-vis de cet héritage empoisonné, qui leur est attribué de manière définitive. Ils sont condamnés à le prendre en charge, avec tous les investissements que cela comporte, investissement financier, mais aussi investissement en matière d’occupation spatiale ou d’attribution de ressources humaines. Une partie de l’argent, de l’espace, du temps et de l’énergie des générations futures est donc réquisitionnée d’autorité par les générations bénéficiant de l’électricité actuellement produite, afin de gérer les déchets qui font suite à cette production. Ce legs funeste contraint ainsi les générations futures à une liberté réduite. Il s’agit non pas d’une dépendance librement choisie, mais imposée par une génération à une autre. Les générations antérieures transmettent une absence de liberté, l’obligation d’accepter un héritage hautement défavorable. Et, comme nous sommes dans une situation d’irréversibilité, tout choix d’accepter ou non le legs en question est, de fait, refusé[24].

Cette dimension du nucléaire renforce encore notre première conclusion selon laquelle ce choix énergétique n’est pas défendable du point de vue éthique, puisqu’il néglige les intérêts des générations futures, auxquelles notre responsabilité nous lie pourtant clairement. On ne peut en effet légitimement forcer ces dernières à adapter leur mode de vie aux dangers irréversibles que nous avons engendrés, et ce, quel que soient pour nous les bénéfices tirés de cette situation et quels que soient les inconvénients que générerait le renoncement à ce mode de production. La position de l’universaliste rationnel est claire : nos intérêts ne peuvent avoir plus de poids que ceux de nos descendants et, ces derniers étant floués par notre choix énergétique, nous sommes éthiquement tenus de le modifier.

Le risque et l’incertitude : le principe de Maximin ou de précaution


La notion de risque est très présente dans la problématique du nucléaire. En effet, elle concerne les accidents liés au fonctionnement quotidien des centrales, mais aussi les éventuels rejets qui pourraient émaner, aujourd’hui ou à l’avenir, des sites de stockage de nos déchets. Nous ne savons pas si de telles catastrophes vont se produire. Mais nous ne pouvons néanmoins pas l’exclure, alors que l’impensable s’est d’ores et déjà produit à Tchernobyl, et que nos déchets devront être isolés de notre milieu de vie pendant une durée inimaginable. Pour que des rejets toxiques liés aux déchets que nous produisons aujourd’hui, et dont nous sommes donc responsables, soient exclus, il faudrait que nous soyons assurés, sur toute la période de leur dangerosité, que l’ensemble des dispositifs qui les confine soit maintenu efficacement. Or les ressources et les facteurs nécessaires à la perpétuation de ces derniers sont innombrables. Le confinement de nos déchets requiert un investissement permanent, tant financier que technologique. Une certaine stabilité politique est en outre nécessaire à la gestion et à la protection de tels déchets contre toute démarche malveillante, de type terroriste ou autre. Des facteurs externes, notamment naturels (tremblements de terre, changements climatiques), entrent enfin en jeu. De fait, dans une problématique aussi complexe et qui implique une durée temporelle aussi importante, le risque zéro n’existe pas et il faut compter avec un haut degré d’incertitude. Qu’est-ce que cela implique au niveau de notre responsabilité ?
Birnbacher juge nécessaire, pour répondre à cette question, de joindre au principe de maximisation du profit intergénérationnel le principe de Maximin. Celui-ci exige que l’on choisisse, entre toutes les options envisageables, celle dont le plus mauvais résultat possible est toutefois le meilleur, si on le compare au plus mauvais résultat obtenu au terme des autres options[25]. Nous devons donc nous imaginer les conséquences potentielles de toutes nos actions, sans en omettre aucune, même les plus improbables, si l’on ne peut exclure leur possibilité. Ces options doivent ensuite être prises en compte lors de la prise en considération universaliste des intérêts. Dès lors, des options que l’on peut heureusement estimer comme étant largement improbables, telles l’attaque terroriste d’une centrale ou un accident majeur assorti de fuites radioactives importantes, ne peuvent être totalement exclues[26]. Ces risques doivent être mis en rapport, dans le cadre d’une pesée des intérêts, avec les autres options qui nous sont offertes. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de l’abandon de ce mode de production au profit d’autres énergies ou/et d’une baisse de notre consommation d’électricité. Dans le même état d’esprit, nous devons prendre en compte les désagréments potentiels, même s’ils sont improbables, de ces options de rechange. Parmi eux, on peut citer le risque d’une pénurie momentanée d’énergie, celui d’une restriction de notre consommation d’électricité, celui d’être contraints d’utiliser des énergies fossiles dégageant du CO2, voire celui de la perte d’un certain nombre d’emploi dans le secteur (dont on ne peut par ailleurs exclure qu’ils seront compensés par la création de nouveaux emplois dans le domaine des énergies renouvelables).
La réalisation de ces risques, bien que fort désagréable et invalidante pour un certain nombre de personnes, ne peut toutefois être comparée à l’impact qu’aurait une contamination radioactive majeure sur la population actuelle et sur celle des générations futures. La moins mauvaise solution, en application du principe de Maximin, semble dans ce cas consister en l’abandon du nucléaire, tout en essayant de minimiser au possible les désagréments potentiels qui lui sont liés. Selon Birnbacher, on ne pourrait prendre la responsabilité d’utiliser le nucléaire pour produire de l’électricité que si l’on était forcé d’accepter ce risque irréversible dans le but d’empêcher de créer ou d’accepter un risque irréversible encore plus important[27].

Le risque potentiel doit en outre être mis en relation avec le profit lié à chaque option. Lorsque les risques sont très importants, ou que leur conséquences potentielles peuvent tourner à la catastrophe, les profits de l’action risquée sont largement contrebalancés par la sécurité liée à l’option du renoncement[28]. Une option entraînant des risques de conséquences catastrophiques devrait, pour être éthiquement défendable, déboucher sur un profit intergénérationnel d’une ampleur comparable. Or dans le cas du nucléaire, le profit consiste simplement, comme nous l’avons vu, en la production momentanée d’électricité, à laquelle on peut ajouter certains bénéfices économiques sectoriels. La production d’électricité pouvant être obtenue par d’autres moyens, qui représentent eux aussi des désagréments, mais que le principe de Maximin désigne comme étant préférables, la prise de risques à potentiel catastrophique est difficilement justifiable. Les profits individuels, eux, ne font bien entendu pas le poids face à la somme de bien-être commun qu’ils menacent, en cas de réalisation des risques encourus. La question est de savoir si, dans les conditions réelles, les chances offertes par l’énergie nucléaire contrebalancent les risques qu’elle fait courir. La réponse est non, dans l’optique de l’universaliste rationnel.

Cette démarche peut sembler trop prudente, voire timorée. Birnbacher parle d’ailleurs de placement de "père de famille" à propos de l’attitude que nous devrions avoir envers nos descendants[29]. Mais n’oublions pas que la prise de risque que nous provoquons, en continuant à produire de l’électricité nucléaire, met en jeu la vie et le bien-être d’un nombre conséquent de personnes, qui se situent hors de tout champ de décision. En effet, de nombreux êtres humains, qui seraient potentiellement touchés en cas de réalisation du risque en question, se trouvent hors de la sphère politique concernée (lorsqu’ils vivent dans un pays voisins du pays producteur, par exemple) ou tout simplement hors de tout espace commun de décision, du fait qu’ils ne sont pas encore nés. Les générations futures pourraient, en cas de grave accident, hériter, en sus de nos déchets, d’un large territoire irradié, voire de tares génétiques dues à cette irradiation, sans avoir participé à la prise de décision initiale, ni bénéficié du profit lié à l’option choisie. Aujourd’hui, dans notre société où le risque, en particulier le risque technologique, est permanent, il est considéré comme acceptable d’avoir à son égard une attitude neutre, voire favorable. Mais ce n’est le cas que lorsque le prise de risque ne concerne que l’acteur qui est à son origine. A partir du moment où notre décision concerne des acteurs externes dans ses conséquences potentiellement néfastes, une certaine prudence s’impose[30]. La valeur de profit de la sécurité augmente fortement, et la minimisation du risque impliquant autrui devient part de notre responsabilité. Si l’on a, pour sa propre personne, une moindre préférence pour la sécurité que d’autres individus, cela ne nous autorise aucunement à prendre nos décisions intergénératives en fonction de cette préférence. L’universaliste rationnel se doit de se conformer aux préférences présumées d’autrui pour la sécurité.
A cela s’ajoute enfin le fait que l’on accorde au même dommage une valeur très différente selon qu’il a été provoqué par ses propres activités risquées ou par celles d’autrui. Une personne lésée par la faute de l’insouciance d’un autre individu se sentira d’autant plus flouée et verra son bien-être amoindri en conséquence. Les dommages ou les risques auxquels les générations futures sont exposées par les générations antérieures doivent donc peser particulièrement lourd[31]. L’abandon du nucléaire, en fonction du respect du bien-être des générations futures, s’impose donc d’autant plus.

Conclusion

L’horizon temporel de la responsabilité envers le futur, dans les cas de risques à très long terme, comme ceux qu’implique l’isolation de stocks de plutonium hautement radioactif, s’étend à une période de mille générations et plus, c’est-à-dire à une distance littéralement inconcevable. Une déconnection s’opère alors entre la sphère de notre action et celle de ce que nous pouvons raisonnablement envisager sur la base de nos aptitudes perceptives et cognitives. Nous sommes liés, par le biais des conséquences de notre action d’aujourd’hui, à des temps que nous ne pouvons même pas rêver. Sur de telles durées, la notion de risque est vide de sens. Comment pourrions-nous imaginer ce que sera le monde dans des milliers d’années ? Il y a quelques siècles encore, les hommes du Moyen Âge auraient-ils pu concevoir les incroyables évolutions que le monde a subi pour aboutir à ce que nous connaissons aujourd’hui ? Et ces déchets que nous produisons chaque jour, et qui seront alors, selon toute vraisemblance, toujours hautement toxiques, que seront-ils devenus ? Selon Birnbacher :

"Là où le maquis de l’avenir éloigné devient impénétrable, les calculs de risque perdent toute signification. Quant on atteint des espaces temporels de pareilles dimensions, il ne peut plus s’agir que de ne pas créer des risques irréversibles susceptibles de nuire aux créatures vivantes douées de conscience – et peu importe alors que nous ayons ou non une idée de la manière dont ces risques pourraient, dans le détail, avoir des conséquences sur les individus futurs. Là où l’on franchit la frontière de l’incertitude, cela n’a plus aucun sens de placer dans la balance, l’un face à l’autre les éventuels inconvénients inconnus et les éventuels avantages inconnus. On atteint le point auquel le neminem laede domine le omnes juva et où "l’heuristique de la peur" – qui est une mauvaise conseillère dans les situation de risque au sens strict – entre en vigueur.[32]"

Birnbacher cite Hans Jonas lorsqu’il parle d’heuristique de la peur. Jonas qui, à la fin des années septante, dans Le principe responsabilité, considérait déjà que, dans certains cas, l’homme doit se mettre à l’écoute de ses craintes et appliquer le principe de précaution, en toute modestie et par respect pour ceux qui le suivront. C’est ce que fait l’universaliste rationnel, lorsqu’il prend véritablement en compte les intérêts des générations à venir. Le 18 mai 2003, le peuple suisse s’est néanmoins tourné vers une autre option. Il a largement refusé deux initiatives populaires qui proposaient une sortie progressive du nucléaire, au profit d’énergies renouvelables et non polluantes. Ce plaidoyer pour le confort de l’approvisionnement nucléaire intervient alors que la NAGRA, chargée de trouver un lieu de stockage pour les déchets atomiques, voit systématiquement les populations locales s’y opposer. Les deux cantons qui ont, encore récemment pour l’un d’entre eux, refusé toute implantation d’un tel site sur leur territoire ont pourtant voté en faveur du nucléaire, cautionnant la poursuite de la production des déchets qu’ils refusent d’assumer. Une schizophrénie qui illustre clairement les préférences de l’ego, communautaire et temporelle, telles que les décrit Birnbacher, mais dont les générations futures feront, elles, cruellement les frais.


Adèle Thorens

Notes:
[1] On dénombre actuellement 440 réacteurs nucléaires sur la planète.
[2] BIRNBACHER Dieter, La responsabilité envers les générations futures, Paris: PUF, 1994 (1988). Dans les pages qui suivent: RGF. Birnbacher élabore dans cet ouvrage toute une théorie de la responsabilité envers les générations à venir. Sa réflexion n'est pas consacrée au problème du nucléaire en tant que tel, mais il y fait parfois référence à titre d'exemple. Dans le présent travail, je reprends une partie de sa théorie et l'applique à la problématique du nucléaire, telle que je la perçois aujourd'hui et dans le contexte de mon pays, la Suisse. Mon texte ne doit donc pas être considéré comme un exposé exhaustif de la pensée de Birnbacher concernant l'éthique du futur. Je précise en outre que l'interprétation "birnbacherienne" que j'effectue de la problématique nucléaire, si elle m'est propre, va dans le même sens que les quelques mots du philosophes à propos de cette question. Il s'agit, me semble-t-il, d'une systématisation de sa pensée, enrichie par mon propre vécu autour de ce questionnement.
[3] A ce propos, le philosophe Hans Jonas a élaboré toute une réflexion, définissant l'objet de notre responsabilité comme le périssable, c'est-à-dire ce qui peut être affecté par notre potentiel de destruction. Se référer à son ouvrage majeur, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, Paris: Ed. du Cerf, 1995.
[4] Birnbacher évoque plusieurs définitions, plus ou moins restrictives, autour de ce terme. Voir RGF, pp. 15-18.
[5] RGF, p. 5.
[6] Ce courant tire son origine des travaux Jeremy Bentham et de John Stuart Mill (se référer à MILL John Stuart, L'utilitarisme, Paris : Flammarion, 1998). Birnbacher déclare y donner suite aux pages 71 et suivantes de RGF.
[7] Pour décrire ce phénomène, Birnbacher parle souvent de profit. Dans ce contexte, la portée sémantique du terme est bien plus riche que le sens qu'il revêt habituellement dans son usage économique. Cette notion de profit doit ainsi être rapportée aux valeurs hédonistes au sens le plus large: satisfaction, bien-être, plaisir ou bonheur.
[8] Sur cette notion d'universalisme, voir S