Souligné particulièrement en période de campagne, et dévoilé partiellement par les ouvrages parus
Les personnalités politiques ont évidemment intérêt, à première vue, à maintenir cette différence entre le "on" et "off"; il ne peuvent pas rester continuellement sur le qui-vive pour maîtriser leur parole, leur discours et leurs émotions personnelles. C'est vrai aussi pour les personnes exercant une profession de représentation moins exposée, artistes, enseignants, commerciaux, avocats, journalistes, etc. Toutefois, dans le champ politique, une éthique de la transparence est de plus en plus mise en avant, à droite comme à gauche. Le "je ferais ce que j'ai dit, je m'y engage, et ceux qui me connaissent savent que je n'ai qu'une parole" de Sarkozy trouvant par exemple réponse dans le "mentir aux gens, leur faire croire des choses qui ne sont pas, ce n'est pas ma façon de faire de la pôlitique" de Royal.
Voilà pourquoi je me suis posé la question de l'existence, légitime ou pas, du "off". Au fond, quel est le métier des journalistes? Informer le plus précisément et le plus objectivement possible les citoyens. Les commentaires officieux doivent-ils être relayés dans les médias au nom du devoir d'information? Pouquoi pas, puisqu'il existe toujours (et dès lors il faut y veiller plus attentivement) des temps durant lesquels les personnages politiques ne sont plus entourés d'envoyés journalistiques. Le dilemme des journalistes est le suivant : soient ils disent toute la vérité y compris le "off", soient ils mentent sciemment sur les raisons qui poussent telle ou telle personne à agir comme elle le fait. Dans ce dernier cas, toutefois, des éléments "off" peuvent déformer leur discours pour suggérer ce qui ne peut pas être dit.
Un exemple pour bien comprendre : Je suis journaliste et je vous entends dire, en "off", que vous vous ennuyez à mourir devant tous les films d'Abbas Kiarostami. Arrive le festival de Perruchon sur Marne, la ville dont vous êtes le député-maire (étiqueté ULM), avec pour invité spécial Abbas Kiarostami. Ce jour-là, vous rendez visite au grand centre hospitalier de Bidochon sur Oise, en compagnie du ministre de la santé (étiqueté UDS). Quelle va être mon analyse sur cette visite? Est-ce que je vais prédire un possible rapprochement politique entre l'ULM et l'UDS dans la perspective des cantonnales? Ou bien est-ce que je vais souligner votre désintérêt pour la vie culturelle, au sein de votre commune même? Je pourrais peut-être dire, dans une boutade, tel un Christophe Barbier des grands jours, "Il y voit son intérêt politique à plus long terme, et peut-être est-ce, plus pragmatiquement, un moyen - original - pour échapper à la projection d'un film qui ne l'enthousiasme pas vraiment...". L'information contenue dans le discours "off" est suggérée au grand public, à quoi donc sert ce label "off", si ce n'est ménager la sensibilité des admirateurs de Kiarostami?
Autre exemple, directement lié à une expérience télévisuelle classique, pour prouver que le "off" est de toute façon généralement décelable "on", car les journalistes font leur métier de commentateurs et de metteurs en lumière : le 6 mai, soirée des résultats définitifs des élections présidentielles. David Pujadas et Elise Lucet ont les résultats "off", mais ne doivent rien dire d'explicite avant 20 heures. A propos des foules massées devant les 2 QG de campagne de Royal et Sarkozy : "c'est étonnant qu'il y ait autant de monde devant les deux QG, à quelques secondes du résultat", avec un étonnement légèrement supérieur à propos des supporters de Ségolène. En creux, c'est dit : l'un des deux camps a perdu, tout le monde peut savoir lequel, mais les militants défaits ne veulent pas savoir. Cet étonnement n'aurait pas eu lieu si eux-mêmes n'avaient pas eu les résultats, s'ils n'avaient pas su que les internautes visitaient les pages web belges et suisses pour savoir à l'avance.
Il est certain qu'on ne peut pas supprimer le caractère officieux de tous les discours "off", il y a toujours une loi qui interdit l'atteinte à la vie privée, il y a toujours un moment où une personnalité perd le contrôle. Mais au nom de la crédibilité des journalistes, qui ne peuvent raisonnablement pas, dans le même temps, faire correctement leur métier et feindre de ne pas en savoir autant qu'ils en savent, je pense que les personnages politiques ne doivent plus dire "c'est off". Qu'ils se taisent, se confient à d'autres, ou admettent leur humanité, leurs convictions profondes et laissent paraître leur opinion de femmes et d'hommes.
Deux saynètes pour illustrer l'étrangeté du discours "off" :
- Je suis dealer de drogue, cela me pèse sur la conscience, je n'ai plus confiance en mes amis. Je demande, "off", au policier municipal qui surveille la sortie d'école : "Admettons qu'un dealer de drogue souhaite se reconvertir. Admettons qu'il cherche à passer un concours de la fonction publique, à se ranger, quelle peine risque-t-il s'il tombe à cause de ses anciens contacts". Le policier ne va-t-il pas avoir, un court instant, l'idée que son devoir serait de m'interroger dans le cadre de son métier?
- Je suis journaliste sur LCI et j'apprends "off" que Michel Charasse, proche de Laurent Fabius, ne peut pas supporter Ségolène Royal, mais n'apprécie pas vraiment Nicolas Sarkozy. Si ce dernier a une entrevue avec l'ancien ministre socialiste, est-ce que je vais dire que les personnalités socialistes sont vraiment séduites par Sarkozy, ou bien vais-je insister sur une possible manoeuvre de déstabilisation du PS "version Royal" ?










