Précédent Créer son blog Suivant Signaler un abus Noter :  
Mon bloc perso.
Ce blog présente l'univers de Markus Leicht, auteur du bouquin Péronnik l'idiot, aux éditions Eons.
Vient de paraître : Les mines du dieu Olyphant, une aventure de Péronnik, dans l'anthologie Les enfants de Conan.
Publié le 11/08/2007
Par Markus Leicht




De temps en temps, par dessus les pots de confiture posés sur le sommet de l'armoire, une tête minuscule surgissait. Une tête ronde qui, dans la pénombre, paraissait toute fripée.

- Il y a des bêtes sur l'armoire, dit Martin, qui avait surpris mon regard, tout en versant une nouvelle rasade de gnôle dans nos verres.

- Je ne pense pas qu'il s'agisse de souris ou de rats, ai-je remarqué.

- Non ?… Alors quoi ? a -t-il demandé en faisant miroiter la lumière sur l'alcool, dans son verre. La nuit je les entends parfois trottiner et couiner. On dirait qu'ils tiennent des conciliabules. Je me demande bien ce que des bestioles comme ça peuvent se raconter.

- Peut-être parlent-elles de nous, ai-je dit, plus pour parler que par conviction. Qu'en savons nous ? Peut-être les intriguons nous tout autant que nous nous intéressons à elles.

Ce n'était pas la première fois que j'apercevais ces têtes minuscules surgissant brusquement au dessus des bocaux pour disparaître tout aussitôt. Presque toujours dans la soirée, pendant que nous discutions devant une prune ou une poire maison. C'était toujours très court. Une vaque forme arrondie se montrait au dessus des bocaux de confiture ou de mirabelles à l'eau de vie. Deux petits yeux ronds nous observaient alors furtivement avant de disparaître tout aussitôt.

- Il doit y avoir un trou dans le mur, disait Martin, humant avec un plaisir non dissimulé son verre de gnôle. Il faudra que je m'en occupe.

Je levais machinalement la tête. Plus aucune présence ne se manifestait là-haut. De toute manière c'était rare que je fasse plusieurs observations dans une même soirée. Les bêtes étaient prudentes. Cela ne m'empêchait pas, régulièrement, de tenter de surprendre leurs yeux ronds une nouvelle fois.

Je connaissais Martin de longue date. Nous avions été au collège ensemble, vingt cinq ans plus tôt, et depuis ce temps nous étions voisins. J'avais même épousé sa soeur. Une belle plante que la maladie avait emporté trop tôt. Martin lui était resté célibataire. Pour justifier ce célibat il disait : J'ai trop mes habitudes. Je ne pourrai pas m'accommoder de quelqu'un qui viendrait déranger mon bordel organisé.

Régulièrement il décrétait qu'il devait entreprendre tel ou tel travaux dans la vieille demeure hérité de ses parents, mais il ne commençait jamais rien. Se contentant de dire régulièrement : "Cette maison a bien vécu. Elle mourra avec moi. Peut-être même sera-t-elle mon tombeau…"

Un soir, cependant, il m'annonça tout de go :

Les bêtes ont fait le cirque toute la nuit. Je ne sais pas ce qui leur a pris. Il faut vraiment que je m'occupe de ce trou dans le mur.

Pour une fois il avait l'ait décider à passer aux actes.

Le lendemain matin nous avons donc vidé l'armoire de la vaisselle et de diverses bricoles qu'elle contenait. Nous avons eu du mal à la déplacer. Elle était sacrément lourde. Une de ces armoires en bois massif comme on n'en fait plus depuis longtemps. Un de ces meubles dont on se demande toujours s'il n'a pas été assemblé sur place tant il semble figé pour l'éternité à la place qu'il occupe. On a sué comme des boeufs mais on y est arrivé, sans esquinter les pieds. Ce qui prouve que c'était du costaud, car souvent dans ces vieux meubles ce qui lâche en premier ce sont les pieds que la vermine a bouffé jusqu'au trognon.

Derrière l'armoire, le mur était parfaitement lisse. La peinture n'était même pas écaillée et pas la moindre ouverture n'était visible.

Martin est monté sur l'escabeau et a examiné la paroi de la main, en prenant bien son temps. Rien. Il a regardé le dessus du meuble. Il a même pris la peine de descendre tous les bocaux. Il y en avait une quinzaine. Ni poils, ni crottes. Pas la moindre trace dans la poussière qui recouvrait le dessus de l'armoire.

- C'est étrange, a-t-il remarqué. Les bestioles, quelles qu'elles soient, laissent toujours des signes de leur passage.
C'était comme si nous avions été victimes d'hallucinations.

Martin a remis les bocaux à leur place, sauf un qu'il a laissé sur la table.

"Celui-là on l'ouvrira tout à l'heure."

C'était les fameuses mirabelles. Derrière le verre poussiéreux du bocal l'alcool était légèrement trouble, juste comme il fallait.

On a remis l'armoire à sa place. Puis Martin a répété deux ou trois fois :

- Curieux ! Vraiment étrange cette histoire.

Ensuite il a rempli deux verres de gnôle.

- Je mettrai des pièges au dessus et au dessous de l'armoire. On verra bien ce que ça donnera.

Le soir même les bêtes étaient de nouveau là. Le temps d'un clin d'oeil j'ai vu une petite tête ronde qui s'est empressée de se réfugier dans l'ombre en croisant mon regard.

Martin a ouvert son bocal de mirabelles et nous les avons dégustées lentement tout au long de la soirée et d'une bonne partie de la nuit. Une fois le bocal ouvert elles se gâtent vite malgré la présence de l'alcool. Plusieurs fois dans la soirée Martin m'a expliqué combien cette variété de fruit est fragile. Qu'une fois le bocal ouvert il faut consommer jusqu'au dernier fruit sinon en moins de vingt quatre heures ils deviennent immangeables.

A un moment Martin, qui est plutôt du genre taciturne, a ri lorsque j'ai remarqué que les mirabelles, après leur long séjour dans son alcool maison, ressemblaient à de minuscules têtes fripées. Un peu dans le genre de celles qu'on apercevait brièvement au dessus de l'armoire.

En fin de compte je crois que les pièges qu'il a placé ont donné de bons résultats.

- Il y en a moins, m'a-t-il affirmé, deux jours plus tard, comme je levais la tête vers le sommet de l'armoire.

Une semaine après il a préparé une dizaine de nouveaux bocaux de mirabelles. Et pendant plusieurs jours la maison a été imprégnée d'une forte odeur de gnôle.

Que je sache, ce n'est pourtant pas la saison des mirabelles.


Markus Leicht © 2007
Aucun commentaire
Ajouter un commentaire

Mon calendrier
< Nov. 2009  
L M M J V S D
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
30      
Mes blogs favoris
Tribune libre
Trafic
3 connectés
10008 visiteurs
Agrégateurs RSS
bloglines
google
netvibes
newsburst
newsgator
pluck
yahoo