En 1990, Parshou et Stanley, âgés d'une vingtaine d'année, sont étudiants en sociologie et activistes dans un groupe universitaire contre le trafic des prostituées. C'est cette année-là qu'ils rencontrent Radhamma, prostituée de Mysore, Inde du Sud. Elle leur raconte la misère de sa vie qui oscille entre humiliations, violences et précarité. Elle leur raconte aussi ce qui l'a amenée à vivre dans la rue : une fois mariée, son époux -alcoolique- a quitté son travail, l'obligeant à trouver de petits boulots, que pour garder il lui fallait bien souvent coucher avec ses patrons. La prostitution s'est imposée comme le seul moyen de survivre. Parshou et Stanley, bouleversés, n'avaient plus en tête que de l'aider, financièrement et dans l'éducation de son fils, Nandjunda. Radhamma est morte quelques années plus tard d'une tuberculose et son fils aujourd'hui avocat passe une grande partie de son temps à Odanaadi. Mais alors le projet n'existait pas. Pendant deux ans, Parshou et Stanley ont mis en oeuvre toutes leurs ressources pour aider les habitants des rues : en multipliant les petits boulots pour apporter des aides financières, en fournissant des moyens d'éducation, de la nourriture, des vêtements, en dénichant des places d'aides-ménagères pour les femmes prostituées, en accueillant chez eux les enfants de celles-ci... Très vite les difficultés se sont révélées ; d'une part l'ampleur de la tâche rendait l'aspect financier impossible, d'autre part la stigmatisation des prostituées les obligeaient à déménager sans cesse (dix fois en deux ans, les voisins et propriétaires se plaignant de la présence des femmes chez les deux hommes). Malgré tout, ils ont scolarisé trois enfants. Pourtant un jour, en suivant ceux-ci, Parshou s'est aperçu qu'ils ne se rendaient pas à l'école : les enfants et les enseignants les insultaient, les frappaient, les humiliaient en public parce qu'ils étaient enfants de prostituées. A ce moment, la décision fut prise de donner cours aux enfants en privé, par l'embauche d'un jeune professeur. C'est en 1992 qu'afin de formaliser leurs activités, Parshou et Stanley fondèrent l'association 'Odanaadi Seva Samasthe' ('Une âme soeur toujours présente' en kannada, langue officielle de la région du Karnataka). Le gouvernement régional, pour un prix symbolique, leur a alloué un grand terrain à bâtir. Peu à peu, des bâtiments et dortoirs ont vu le jour, prévoyant une capacité d'accueil de deux cent personnes. Parshou et Stanley ont engagé une personne pilote pour enquêter à Mysore et interroger et suivre plus d'un millier de prostituées, de manière à être informé des réseaux et modes d'exploitation de ces femmes. Cette étude a donné lieu à la publication d'un livre, 'Body for a meal', qui livre au grand jour les manières du commerce sexuel et le constat terrible que la majorité des femmes exploités sont mineures ou prostituées depuis leur minorité. Les méthodes des trafiquants sont souvent les mêmes : dans un village, on propose à une jeune fille un travail alléchant en ville. Elle accepte, on l'emmène. On lui fait perdre conscience avant de la vendre à un bordel pour 5000 à 50 000 rupees, soit 70 à 700€. Là, les propriétaires du bordel la battent plusieurs jours durant, la torturent physiquement, la forcent à regarder et imiter des films pornographiques, l'enferment dans une boîte minuscule, parfois avec d'autres jeunes filles, abusent d'elle sexuellement. Et puis elle est emmenée sur le "marché du travail". Il faut savoir que plus la fille est jeune, plus elle est chère pour le client du bordel, le prix d'une vierge étant colossale. Pendant des mois, elle est violée et pour répondre à la demande incessante des clients, on l'empêche de dormir, en la droguant pour qu'elle reste éveillée. Lorsqu'elle ne rapporte plus assez d'argent (son prix décroît avec le temps), elle est jetée à la rue ou revendue à un bordel dans une ville plus grande : c'est la "supply chain", de Mysore à Bangalore, de Bangalore à New Delhi, Mumbaï et Kolkota. Il a fallut trois ans à Odanaadi pour devenir un endroit habitable : pièce par pièce et selon les rentrées d'argent ont été construites les dortoirs, bureaux, sanitaires, cuisines, arrivées d'eau et d'électricité... Aujourd'hui, vingt-sept ans après, une centaine de filles vivent à Odanaadi, en grande autonomie (un peu plus loin dans un autre bâtiment vivent aussi une quinzaine de garçons). Qui sont-elles ? Des filles de prostituées, des mineures qui l'ont été, quelques victimes de violences conjugales (l'alcoolisme des époux est un autre grave problème en Inde), des rescapées du trafic d'organes, de mafias de mendicité, des victimes de l'esclavage, etc. Pour s'attaquer à tous les liens de la chaîne du commerce sexuel et parvenir à les rompre, l'équipe d'Odanaadi a créé et formé un réseau d'informateurs dans les lieux les plus stratégiques, chargés de surveiller et de donner l'alerte à Parshou et Stanley lorsque surviennent des événements suspects. Pour infiltrer les réseaux, ils se font passer pour des clients ou des acheteurs auprès des propriétaires des bordels. Ils repèrent la mineure à sauver (l'alerte peut avoir été donnée de son enlèvement ou de sa disparition, quelqu'un l'a signalée... La prostitution majeure étant comme ailleurs autorisée, aucune prise judiciaire n'est possible pour les prostituées majeures) et négocient son prix. Le jour de la transaction, Parshou et Stanley arrivent avec la police, libèrent les jeunes femmes qu'il est possible de libérer et traînent devant les tribunaux les trafiquants. Mais la justice est corrompue en Inde, ce qui rend possible la victoire pour les violeurs eux-mêmes. Malgré cela, depuis 1998, pas moins de vingt-cinq réseaux de prostitution ont été démantelés, dont un international et plusieurs nationaux, cent quinze hommes emprisonnés. Quatre-cent femmes et enfants ont été secourues depuis le début du projet. Outre les opérations de secours, les actions de prévention (par exemple les filles font des rallyes à vélo dans les villages indiens à risques pour des campagnes d'informations), la lutte pour légaliser les poursuites et durcir les lois, une mission d'Odanaadi est de redonner aux victimes une vie décente. Pour leur donner confiance et goût à la vie, la route est longue, très longue quand elles arrivent au centre après une vie entière de viols et de souffrances. Terrorisées, elles se sentent coupables, sont en dépression grave, en manque de drogues ; détruites. Et les anciennes ne sont pas toujours accueillantes avec les nouvelles arrivantes à Odanaadi. C'est le travail des bénévoles que d'amorcer cette mise en confiance et d'introduire en elle un sentiment de sécurité. Des thérapies alternatives sont mises en place par les bénévoles, par le biais du sport, de la musique, du théâtre, du dessin, du yoga ou du karaté... Les volontaires passent, une semaine, un mois, six mois., deux ans.. A Odanaadi, la première semaine a été difficile, apprendre les histoires de ces jeunes filles si souriantes de la bouche de Parshou (chez qui j'étais hébergée) après avoir passé la journée avec elles était très douloureux et je me sentais inutile, qu'est-ce que ma présence pouvait bien changer en face des atrocités de leur passé ? Et puis des affinités se sont créées, "Sister, come sister ! Namaskara An' ïs Sister !", je les ai découvertes et j'ai passé beaucoup de temps avec elles. J'ai organisé des leçons d'informatique, des cours de dessin, d'anglais pour les kannadophones, des séances de sport, des sorties en ville avec les plus grande, des jeux et historiettes avec les plus jeunes... Surtout j'ai vécu leur vie quotidienne, devenant une sister parmi les autres. Et j'ai compris alors qu'elles avaient simplement besoin d'une présence, d'une oreille, bien qu'elles ne se livrent pas sur leur passé. D'une amie, d'une grande soeur : d'une âme soeur, Odanaadi.
Anaïs Roussin, septembre 2009



