Zoé : Bravo, voilà des articles nuancés et complet sur un sujet trop souvent traité avec des clichés... merci, cette lecture m'a fait du bien
isa : pas facile surtout de s'avouer à soi même un non désir d'enfant
Louise : pour le moins inhabituelle me fait beaucoup réfléchir.
Louise : Bonjour Psyché, ton blog est extrêmemnt intéressant ! J'entends aujourd'hui qu'une femme de 59 ans va bientôt être mère. j'avoue que cette situation
amar : etre ou ne pas étre mère
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Publié le 04/10/2008 à 11:50
Par psyche
Humeur : Souriante
Tout d’abord, il convient de préciser que ce paragraphe concerne un échantillon de 15 personnes et ne doit pas être tenu pour représentatif de toutes les femmes sans enfant. Il peut s’en dégager une tendance, mais qui doit être prise avec la plus grande réserve. Cette partie résume les généralités, les tendances globales, qui se dessinent dans une synthèse, mais ne fait pas état de chaque particularité ou exception, sauf si elle est précisée. En d’autres termes, on peut considérer qu’une femme sans enfants se "reconnaîtrait" plus facilement dans le "portrait robot" dont il est question dans ce paragraphe, que dans tout autre description de modèle familial.
Revenons au groupe de femmes que j’ai interrogées : toutes n’ont pas fait le choix délibéré de ne pas avoir d’enfant. Certaines n’en veulent pas, réellement (ou n’en voulaient pas - je parle au passé pour les plus de 45 ans), mais d’autres ne se sont pas posé la question dans ces termes. La vie a tout simplement "fait en sorte" (je cite) qu’elles ne deviennent pas mères. Donc, soyons prudents face à ces femmes sans enfants, les raisons pour cela étant aussi personnels les uns que les autres. Sans compter que parfois, elles ne répondent pas clairement. Il ne s’agit pas d’une volonté délibérée d’éluder les questions, mais plutôt d’une difficulté à faire le tri en elles, à clarifier leurs pensées, leurs émotions. Si elles semblent se perdent dans des paradoxes, des interrogations sans réponses ou des propos contradictoires, c’est que la question de la maternité est ballottée entre histoire personnelle et société, entre désir et non-désir, entre rendez-vous amoureux opportun et absence de rencontre, et entre rationalisme et instinct.
Les femmes rencontrées étaient âgées de 28 à 60 ans. J’ai aussi interrogé deux femmes n’ayant pas voulu d’enfants, jusqu’au jour où…. Je voulais savoir comment ces femmes étaient passées d’un ferme projet de vie sans enfant, voir d’un non-désir d’enfant absolu, à une vie avec enfant. J’y reviendrai dans le troisième paragraphe de cette partie. On peut dire qu’il y a une sorte "d’homogénéité" dans la population de ces femmes sans enfants. J’ai noté que dans l’ensemble, ces femmes sont plutôt de gauche et athées, et pour la seule femme qui est catholique croyante, elle n’est pas pratiquante.
Elles font partie de la classe moyenne (institutrice, infirmière, gérante d’une boutique, etc.). La plupart d’entre elles disent que si elles vivent sans enfant, c’est à la fois par choix personnel, mais aussi du fait des circonstances de la vie. Autrement dit, en dehors d’une minorité de femmes qui revendiquent réellement le choix profond et définitif de ne pas faire d’enfant, toutes les autres disent que si elles avaient rencontré l’homme "convenable", elles eurent peut-être eu un enfant. Elles admettent, d’un autre côté, que de nombreux hommes ne sont pas parfaits, mais dont des pères tout à fait “honorables”. Qui est donc l’homme "convenable" pour elles ? C’est un homme qu’elles imaginent comme père et papa à la fois, avec lequel elles ont d’abord créé une relation solide et stimulante, basée sur la confiance et le respect mutuels, puis sur des ingrédients propres à chacune : entente intellectuelle, le plus souvent, mais également objectifs de vie similaires, activités communes, etc.
Or il se trouve que, sauf pour le couple que j’ai interrogé, les femmes dont j’ai recueilli le témoignage sont également célibataires. Elles ont parfois une relation de passage ou plus rarement une relation dans laquelle chacun vit chez soi. Donc, il est intéressant de voir que ces femmes sans enfants sont assez souvent sans attache amoureuse, et n’ont généralement jamais été mariées. Leur seule vie affective n’est pas un long fleuve tranquille. Cet aspect ne favorise pas la venue d’un enfant. Seule une des personnes interrogées a envisagé l’adoption en dehors de toute vie maritale.
Pourquoi, là encore, ne répondent-elles pas à la norme sociale ? Sont-elles trop exigeantes ? Ont-elles eu un modèle de couple parental trop déplorable ? Ont-elles peur de l’engagement ? Que s’est-il passé pour chacune d’elle ? Les questions, posées autour de leur naissance et de leur enfance, apportent des réponses parfois tranchées et claires, parfois contradictoires ou floues.
En tant que conseillère conjugale, ce qui m’ importait dans ces interviews, étaient les différences d’un parcours à l’autre : en effet, il convient de ne pas mélanger les histoires, de ne rien projeter, d’éviter tout amalgame et confusion entre deux histoires, toujours dans l’objectif premier de garder une écoute personnalisée. C’est ce qui permet à la conseillère d’entendre une femme qui vient pour une IVG, par exemple, alors qu‘elle a trente-cinq ans et n’a jamais eu d’enfant, ou une jeune femme de dix-huit ans se réjouir d’une grossesse qu’elle décide de mener à terme. C’est une écoute qui exige de faire abstraction non seulement des modèles induits par la société, mais également de son histoire personnelle. C’est dans cet état d’esprit que doit exercer une conseillère conjugale et c’est celui dans lequel j’ai rencontré ces femmes sans enfant, dans le respect de chaque histoire.
Publié le 04/10/2008 à 11:52
Par psyche
J’évoquerai ici plusieurs aspects :
• Le couple parental, • La venue au monde de cette femme, • L’ambiance familiale dans laquelle elle grandit.
Je précise avant tout que ce qui suit concerne le petit échantillon des femmes que j’ai rencontrées. Il ne peut en aucun cas être généralisable à toutes les femmes sans enfant, mais il peut permettre de bien saisir l’importance de ne jamais chercher à superposer deux histoires, car derrière deux de femmes qui ne deviennent pas mères, se cachent deux destins qui n’ont en commun que le fait qu’elles ne sont pas mères.
Peu de mariages des couples parentaux des femmes interrogées étaient fondés sur un amour réciproque profond. Ces unions étaient plutôt formées sur des motifs tels que : une grossesse survenue par accident, une entente très cordiale entre personnes du même milieu social, un dépit amoureux antérieur ou une vie matérielle confortable en perspective, avec, parfois, cependant, une touche d’amour, au tout début de la relation. Bien que les parents de ces femmes se soient malgré tout "choisis" mutuellement (pas de mariage arrangé ou forcé), presque tous ont divorcé par la suite, ou sont rapidement tombés dans une routine sans joie, sans piment, offrant ainsi un foyer peu chaleureux, dénué d’affection et de démonstration sentimentale. Cela ne constitue pas, en soi, une raison de ne pas faire d’enfant pour la descendance, mais cela jette souvent les bases d’un modèle parental "bancal" pour l’enfant, qui ne sera jamais témoin d’une complicité ou d’une harmonie entre ses parents.
Vient, un jour, la naissance de l’enfant : presque toutes ces femmes admettent n’avoir pas été désirées, "programmées". Les mères ont gardé l’enfant soit parce que l’IVG n’était pas envisageable, - pour des raisons religieuses ou éthiques- soit parce qu’elles n’ont pas vraiment réfléchi à la question, ou encore parce, la pilule n’étant pas encore en vogue, l’enfant étant là, et bien on le gardait. La grossesse, n’a pas fait l’objet d’une joie pour elles, pas plus que pour certains pères du reste. Dans quelques cas, cependant, l’enfant est désiré, mais fortement attendu comme un garçon, ce qui ne présage pas d’un accueil enthousiaste à la naissance. Si les parents s’accommodent alors de la surprise, il arrive que la déception ne soit pas dépassée. L’éducation peut s’en ressentir. Les valeurs transmises à l’enfant sont plus axées sur celles communément inculquées aux garçons : sens de l’action, de la logique, préparation à une carrière, autonomie financière. Ce fut notamment le cas d’une des femmes, cadette d’une sœur aînée, qui était donc d’autant plus attendue comme fils que l’aînée était une fille. Cette seconde déception du père fut pour elle un fardeau très lourd à porter : pas question de jouer à la poupée ou tout autre distraction généralement répandue chez les filles. Non pas du fait d’une interdiction parentale, mais vraisemblablement pour répondre inconsciemment à l’attente du père. La coquetterie ne sera jamais non plus une priorité, ni même une préoccupation mineure. Des vêtements amples et confortables, d’un style classique ou sportswear, sont le style le plus souvent adopté par ces femmes. La plupart de ces femmes, lorsqu’elles étaient enfants, n’ont pas été spécialement attirées par les poupées, baigneurs, dînettes et autres jeux "communément" adoptés par les filles. Souvent, même les bébés en chair et en os les laissaient indifférentes ou les irritaient, ce qui n’a pas changé par la suite. Ne réduisons pas cependant ces petites filles à ce qu’il est courant d’appeler des "garçons manqués", expression qui suggère un "ratage", un "vice de forme dans la conception". Ne perdons pas de vue non plus que de nombreuses femmes n’ayant pas joué à la maman sont devenues mères et inversement. Le manque de chaleur entre conjoints, dont j’ai parlé précédemment, se retrouve aussi dans la relation parent-enfant, ce qui constitue un motif supplémentaire de ne pas forcément se sentir apte à faire des enfants. Cela est presque toujours le cas avec le père. Quant à la mère, aucune femme interrogée n’a un souvenir agréable de sa relation avec la sienne. Il en va souvent de même avec le père : on distingue les pères distants, les pères plutôt absents, et les pères dominateurs (plus ou moins violents) avec la mère et ou avec ses enfants. Presque tous ces couples parentaux ont divorcé avant l’adolescence de la fille. Quand ce ne fut pas le cas, la mésentente a perduré, parfois jusqu’au décès de l’un des conjoints. Quelque soit l’histoire, aucune personne interrogée n’a, en tout cas, évoqué un couple de parents ouvert, chaleureux et aimant. Les parcours sont apparemment "ordinaires", comme l’on dit de certaines situations familiales quand elles ressemblent à tant d’autres : des millions de personnes n’ont pas été désirées, n’ont pas vraiment été aimées, ont été maltraitées, ont vu leurs parents divorcer, mais feront pourtant des enfants à leur tour. Des parcours, on le voit, pas toujours très gais, certes, mais ils restent assez représentatifs d’enfances ordinaires, comme celles de nombreux enfants devenus parents à leur tour. Un passé ne peut présager d’un avenir, il n’y a pas de règles en matière de procréation. Le mystère reste entier, et chaque parcours est aussi personnel que respectable.
Plus j’écoutais ces histoires, plus j’appréciais la nécessité d’être ouverte, de me garder de tout jugement à l’emporte-pièce grâce à une écoute toujours plus dégagée. Au fur et à mesure des rencontres, mes propres normes ou convictions personnelles s’écroulaient, une nécessité pour une meilleure écoute.
Publié le 04/10/2008 à 12:06
Par psyche
J’aimerais, ici, tordre le cou à la plus étonnante des idées reçues sur ces femmes qui n’ont pas d’enfant. Malgré leur enfance peu emprunte de bonheur, beaucoup de ces femmes aiment les enfants. Ainsi Emilie Devienne écrit :
"Les raisons du non-désir d’enfant ne se résument pas à une ou deux affirmations trop rapides pour être explicites. A un niveau conscient et dans des sphères plus inconscientes, ce choix est influencé par l’éducation, les valeurs familiales, les expériences amoureuses, le parcours professionnel et le regard que l’on porte sur notre environnement socioéconomique, voire politique".
La complexité d’un individu (au sein d’une histoire familiale souvent alambiquée) est telle qu’il est bien difficile de comprendre pourquoi une femme n’aura pas d’enfant. Entre conscient et inconscient, désirs et craintes, opportunités et fatalités, chaque femme se construit et tente de faire ses choix au mieux. Choisir de ne pas faire un enfant, ne signifie pas forcément que l’on n’aime pas les enfants, mais peut-être qu’on préfère ne pas en faire. Comme le dit Emilie Devienne :
On peut aimer les enfants sans pour autant en créer soi-même. ]…[ C’est une alternative quand la responsabilité de donner la vie et d‘en assumer complètement les conséquences ne nous semblent pas compatibles avec notre histoire, notre passé et notre sensibilité. D’ailleurs nombre de personnes sans enfants font des tantes, des oncles, des belles-mères des beaux-pères, des parrains, des marraines, ou simplement des amies formidables et importants pour les enfants…. des autres. En résumé, les enfants non-stop, nous ne sommes pas très partants, mais, à temps partiel, nous sommes irremplaçables !
Pour ce qui me concerne, j’ai bien souvent entendu dire de la part des amis proches qui m’ont vue jouer avec leurs enfants que je ferais une mère " formidable". J’ai, par ailleurs, été animatrice une dizaine de fois et, là encore, j’ai réellement aimé des enfants qui m’ont aimée en retour. Autant de moments, d’expériences gratifiantes. Certes. Mais ces enfants-là n’étaient pas les miens, et il était sécurisant de les restituer à leurs parents après un week-end ou un mois de vie commune. Il ne suffit pas de leur raconter une histoire ou de les amener à l’infirmerie d’une colonie de vacances pour se sentir devenir mère. Du moins, pour moi, si ce fut nécessaire pour confirmer que je serais capable d’établir avec des enfants un lien sain et aimant, ce fut insuffisant pour me faire passer le cap de la maternité. Au grand dam de mes amis, justement. Pourquoi cela ?
Sans chercher à faire rentrer dans le moule, en disant "tu ferais une mère formidable", les amis concluent hâtivement. Ils le font au vu de ce qu’ils observent, ignorant ce qui se passe au plus profond de la femme qui s’essaye à prendre soin d’un enfant qui n’est pas le sien : une appréhension invisible à l’œil nu, mais bien présente, tapie au creux du cœur et de l’estomac et qui agit comme un garde-fou. Jouer reste un acte léger, prendre soin peut être un élan naturel et instinctif. Tout contact avec l’enfant d’un autre, aussi magique ou unique soit-il, n’en reste pas moins un acte temporaire voire éphémère et ne prête pas à conséquence. Ce contact peut être d’une importance capitale, même s’il est épisodique, mais il est loin de la responsabilité du quotidien qui, elle, peut être effrayante. Assurer son bien-être tout en parvenant à lui donner des limites structurantes, tenter d’éviter toute relation fusionnelle sans tomber dans l’indifférence ou une distance trop douloureuse, agir de son mieux pour faire de lui un adulte heureux et responsable à la fois, ne pas paniquer au moindre petit désaccord affectif, au moindre bobo, devant les premières mauvaises notes -j’en passe et des meilleures- autant de sources d’angoisse pour celles qui n’envisagent pas la maternité.
Certains mots d’ailleurs reviennent régulièrement dans les interviews : responsabilité, liberté, avenir, angoisse. Elles veulent garder cette liberté d’agir librement, ne pas être angoissées par l’avenir (le leur et celui de l’enfant) et ne se sentent pas d’affronter autant de difficultés pour assumer toute la responsabilité qu’implique la venue d’un enfant. Pessimisme ou réalisme ? Angoisse de ne pas être parfaite ou lucidité ? Fuite des responsabilités ou clairvoyance ? À chacune son cocktail. Quand on pense à l’abondance de la littérature spécialisée qui traite de la maltraitance infantile, de la violence conjugale, de la difficulté de vivre en couple, on ne peut s’empêcher de constater un malaise sociétal qui n’incite guère à "se reproduire". Il existe aujourd’hui des cabinets de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, sophrologues, etc. à chaque coin de rue, pléthore de magazines et de livres qui tentent de fournir une solution à tous les problèmes rencontrés de la conception de l’enfant jusqu’à point d’âge. Autant de sources d’information pour rappeler aux parents qu’il n’y a pas de problèmes sans solution. Que faut-il en déduire. Que « si vous avez des "problèmes", êtes-vous bien certains d’avoir cherché à le résoudre et d’avoir tout essayé ? » Les parents seraient-ils culpabilisés ? Certainement ! Autrefois, l’enfant était là et il fallait faire avec. Aujourd’hui, s’il est là c’est qu’on l’a voulu, en principe. Alors, il faut l’assumer en serrant parfois les dents. C’est là que le bât blesse. Tout se passe comme si plus personne ne pouvait s’exprimer sans risquer de tomber à coup sûr sous la coupe d’un jugement. Au final, on trouve de tout sur la balance de la maternité, les plateaux les plus lourds, correspondant aux situations les plus extrêmes : D’un côté, des femmes devenues mères perdues dans un océan de surinformation, qui doutent de tout et n’osent dire qu’elles sont fatiguées, exténuées ou que, parfois, elles jetteraient volontiers leur môme par la fenêtre ! Quelle "bonne" mère oserait exprimer une telle horreur ? De l’autre, des femmes sans enfant qui renoncent quelque fois à exposer trop ouvertement leurs doutes, leurs craintes et leurs nombreux questionnements pour ne pas s’entendre répondre : "tu te poses trop de questions". Où commence le "trop" ? Et quel mal y a-t-il à se poser des questions ?
Avoir conscience de la responsabilité n’est pas une partie de plaisir non plus, car elle peut faire basculer dans le refus de la maternité, au prix d’un tiraillement. Objectivement, même si cela devient un frein pour se lancer, au fond, ce n’est pas grave.
Une mère des trois enfants me disait, à propos de la conscience et de la responsabilité :
"En commençant à faire des enfants à l’âge de vingt ans, je ne me rendais pas compte de ce qui m’attendait, et heureusement. Sinon, je ne sais pas si j’en aurais fait ! Je me suis lancée, comme ça, j’étais jeune et inconsciente ! Je n’ai pas été une très bonne mère, je le sais, mais je crois que mes enfants s’en sortent très bien dans la vie, quand je les regarde, je les trouve équilibrés, épanouis et plutôt débrouillards !"
Avant de la rencontrer, il me semblait utile, voire primordial, de se poser des questions sur nos aptitudes et nos potentiels avant de s’embarquer dans la maternité, puisqu’une vie autre que la nôtre en dépend. Des questions, je m’en suis posée…. Longtemps !
Combien de fois ne m’a-t-on pas dit : "cela ne sert à rien de te triturer la tête avec des questions, en tant que parent, on fait toujours des erreurs, de toute façon !". Une amie, qui a aussi eu trois enfants, et qui m’avait souvent entretenue sur ses "fautes" d’éducation, avait fini par lâcher prise avec cet aspect de la parentalité. Après des années de crainte liée aux conséquences possibles de ses "erreurs", elle a fini par accepter l’idée que l’éducation n’était pas une science exacte et que tant qu’elle faisait de son mieux, elle n’avait pas à culpabiliser. Faire des erreurs, ne pas être "à la hauteur", cette question d’être potentiellement une "mauvaise mère" taraude la plupart des femmes sans enfant que j’ai croisées, et m’amène sur une piste : n’y a-t-il pas derrière cela une exigence de perfection, inaccessible et qui, du coup, contraint la femme à ne pas prendre ce risque de la non-perfection ? Que faut-il en conclure ? Que trop de conscience nuit ? Trop de "lucidité" représente-t-il un blocage rédhibitoire ? Ne pas faire d’enfant signifie-t-il parfois éviter la rivalité avec l’absolu ? Quoiqu’il en soit, ne pas faire d’enfant tant qu’on ne se sent pas prêt, peut être un geste d’amour. Et si on ne se sent jamais prêt ? Ou bien, si on se sent prêt trop tard ? Une femme de vingt ans qui fait des enfants "par inconscience" (comme le témoignait celle qui a fait ses trois enfants avant vingt cinq ans), et une femme de trente cinq ans qui n’en fait pas, par peur d’être imparfaite, on le voit, la vie prend les chemins qu’elle peut !
Pour ma part, j’aime les enfants, ceux des autres, mais je reste convaincue que si j’en avais eu moi-même il y a vingt ans, il y a dix ans, être mère aurait été une épreuve longue et douloureuse plus qu’une source de joies et de plaisir. Les doutes et questions qui reviennent souvent dans les échanges avec d’autres femmes sans enfant sont du même ordre : • Je ne sais pas si j’aurais supporté que mon enfant soit comme ceci ou comme cela. Et s’il était si différent du fils ou de la fille d’untel, de l’enfant idéal, comment l’aurais-je aimé ? • Tu t’imagines un peu si, à quinze ans, il commence à avoir de drôles de fréquentations, s’il touche à la drogue ou si sa vie bascule ? • Et puis cette société est brutale, de quoi vivront les enfants d’aujourd’hui ? Entre le chômage, le SIDA, les couples qui se déchirent et l’environnement toujours plus pollué, comment veux-tu élever un gosse selon des valeurs que plus personne ne respecte ? • Je n’ai pas envie de me priver de la liberté de faire ce que je veux, quand je veux, d’improviser mes sorties, alors si c’est pour en vouloir au môme quand je ne peux pas, ce ne serait pas juste ! • Quand je vois mes amies qui en "bavent", entre les cauchemars la nuit, les maladies infantiles, les soucis scolaires, les activités à choisir, les emplois du temps de fou, ça fait réfléchir ! • Répéter tous les jours pendant des années "brosse-toi les dents", "lave tes mains", "range ta chambre", non, je ne pourrais pas, rien que d’en parler, ça me fatigue ! • Tu rentres le soir du travail, exténuée, tu as juste envie de t’allonger, de bouquiner ou prendre un bain, mais non, il y a les devoirs à faire, les douches à prendre, la télévision à surveiller, les courses à faire, la lessive à mettre en route… ppppfffff, très peu pour moi. Finalement, j’aime bien ma vie. Et j’ai déjà si peu de temps libre.
On pourrait objecter toutes sortes de contre arguments, là encore, mais que ces motifs nous semblent ou non fondamentalement "justifiés", ils n’en demeurent pas moins fondés pour celles qui les rapportent. C’est pourquoi, en partie, s’occuper d’enfants à temps plein leur est impensable. En avoir près de soi dans des moments choisis, peut, à contrario, être vraiment réjouissant. Ainsi peut-on aimer les enfants, sans en faire, pour toutes les raisons avancées ci-dessus - qui ne font pas systématiquement référence à l’affection, mais parfois aussi aux contingences matérielles, à une idéologie. Les aimer par intérim reste une source de plaisir, mais cet amour ne suffirait pas pour élever ses propres enfants. Je suis d’autant plus sensible à cette approche que j’ai vu tant de parents malmener leurs enfants alors qu’ils soutiennent par ailleurs les chérir profondément. Mais la question de l’amour est vaste et complexe, il ne s’agit pas ici de le définir, mais juste de relever les paradoxes. Claude Halmos, dans son dernier livre écrit : Tout parent normal est supposé aimer son enfant et celui-ci l’aimer en retour. En fait, et toujours de façon impensée, chacun semble persuadé que l’amour vient aux parents en même temps que l’enfant ; qu’il naît dans leur cœur comme le réflexe de lécher son petit vient à la femelle animale qui a mis bas…. Cette conception quasiment mammifère du désir humain ne laisse pas de poser problème.
Revoilà cette question de l’instinct maternel. Si l’amour venait avant la naissance ou juste après, ça se saurait. Et si nous cessions tout simplement de présupposer les choses ? Cela nous éviterait de les exiger. Certains parents, par exemple, se trouvent dans l’incapacité d’aimer leurs enfants, parce qu’ils ne peuvent pas leur donner ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes, reçu.]…[ Malheureusement, les adultes qui ont été, dans leur enfance, privés d’amour n’ont pas tous – loin s’en faut – la conscience du manque dans lequel ils ont vécu. Une telle prise de conscience supposerait en effet qu’ils aient pu, enfants, comparer leurs " conditions affectives d’existence” à d’autres et réaliser leur particularité.
Faire des enfants, les aimer, les élever, un programme chargé, certainement gratifiant, mais souvent difficile, semé de doutes, d’angoisses, de fatigue, de frustrations ou de non-reconnaissance. C’est ce que cherche à démontrer Corinne Maier, dans son livre "no kid , 40 raisons de ne pas avoir d'enfant". Seule une mère peut se permettre de dire ce qu’elle dit, comme un africain pourrait dire du mal des africains, justement parce qu’il l’est lui-même ! Du coup, elle fait exploser tous les clichés autour de la famille heureuse, de la joie d’être parent, qu’elle considère comme un sacerdoce. Loin des exhortations publicitaires qui mettent en valeur l’enfant, comme projet, et la famille, comme accomplissement conjugal ultime, son livre est une invitation jubilatoire à bien réfléchir avant de se décider. Bien au contraire, "l’enfant devient une entrave, une source d’ennuis, un obstacle à la sexualité du couple. Il devient l’ennemi numéro un”. Si l’enfant est l’ennemi numéro un, n’est-ce pas parce qu’il est devenu objet ? S’il était considéré comme un sujet, ne serait-ce pas une grâce de s’occuper de lui ? Quand on oppose à Corinne Maier que rien n’est plus bouleversant qu’un regard d’enfant, elle répond sans complexe qu’aucun regard d’enfant ne l’a bouleversée autant qu’un bon film tel que "la dolce vita”. Politiquement incorrecte, ne dirait-elle pas tout haut ce que certains penseraient tout bas. Mais qui ? Des personnes qui ne veulent pas d’enfant et se servent de ces constats pour se justifier ou des parents excédés qui ont l’impression d’avoir fait des enfants malgré eux, sous la pression d’une société en mal de bonheur ?
Faire ou ne pas faire d’enfant ? Je repose la question du préambule. Si cela donne l’impression de tourner en rond, c’est certainement parce qu’une poule n’y retrouverait pas ses poussins ! Si longue est la liste des cas de figure rencontrés ! En voici une liste non exhaustive : • Ceux qui ‘choisissent’ d’en faire et qui en sont heureux. • Ceux qui ‘choisissent’ d’en faire et qui n’en sont pas si heureux qu’ils l’avaient imaginé. • Ceux qui se font piégés, mais qui assumeront pour ne pas affronter le spectre de la culpabilité. • Ceux qui doivent avoir recours à l’avortement contre leur gré, ou qui s’en réjouissent. • Ceux qui ne peuvent y avoir recours à leur plus grand désarroi, ou qui s’en réjouissent. • Ceux qui font appel au corps médical pour en avoir (F.I.V.) ou pour éviter d’en avoir (ligature, vasectomie). • Ceux qui adoptent des enfants. • Ceux qui les abandonnent. • Ceux qui en font un trafic. • Ceux qui ne les abandonnent pas, mais les maltraitent. • Ceux qui n’ont pas d’enfant du fait des aléas de la vie. • Ceux qui ‘choisissent’ de ne jamais en avoir…. Etc. Un mélange de situations, de raisons d’en avoir ou non, un équilibre si difficile à trouver entre soi et soi-même, soi et l’autre, entre raisons et sentiments, entre contraintes et libertés. Peut-on réellement parler de choix ? Et à quoi tient-il finalement ? Quand on sait que la société a toujours posé un regard méfiant et critique à l’encontre de toute forme de marginalité.
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