Comme tous les autres moyens de contraception, la pilule peut présenter des failles. Le planning familial reçoit un grand nombre de demandes pour des tests de grossesse, et tous ne sont pas consécutifs à des rapports non protégés.
En France, deux tiers des grossesses surviennent d’ailleurs au cours d’un rapport protégé (pour mémoire, rappel de chiffres de l’annexe 2 : une grossesse sur trois n’est pas prévue et, dans ces grossesses non prévues, seule une sur trois survient chez des femmes qui n’utilisent pas de contraception).
Pourquoi ? Aucun rapport n’est pas à l’abri d’un préservatif qui craque, d’un problème de stérilet, ou d’une pilule dont le dosage n’est pas adapté, d‘une pilule oubliée ou évacuée au cours d’une maladie (diarrhée, vomissement).
Cet aspect est très important puisqu’il soulève un autre préjugé, selon lequel "si une femme est enceinte, c’est qu’elle l’a bien voulu", entendez "elle n’avait qu’à pas avoir de rapport !". Prônons l’abstinence, faisons vœu de chasteté et il n’y aura plus de grossesse !
Revenons à notre sujet : la conseillère est tenue de se garder de tout jugement sur ce qui amène une femme à faire cette demande de test de grossesse. Rapport protégé, rapport non protégé, viol, tout peut se dire car tout doit pouvoir s’entendre.
Certaines des femmes que j’ai interviewées, dans le cadre du mémoire, ont été enceintes à un moment donné de leur vie, après avoir cessé de prendre la pilule pour des motifs très variés (rupture amoureuse, problème de santé, changement de pilule). Non pas qu’elles aient tout mis en œuvre pour être enceintes mais elles n’ont pas tout mis en œuvre pour se protéger. Pourtant, elles ne voulaient pas d’enfant, mais le paradoxe n’est qu’apparent. Quand je leur ai demandé "pourquoi ce manque de précaution ?", certaines ont répondu, je cite, "inconsciemment, je voulais vérifier que je n’étais pas devenue stérile". Au début des années pilule, cette crainte d’être devenue infertile après plusieurs années de contraceptif semble avoir été largement partagée.
Désir d’enfant ? Non. Désir de grossesse, oui. Voici un des très nombreux cas de figures possibles face à une demande de test de grossesse. On le voit, les situations sont complexes, et il n’existe pas d’équation en matière de sexualité.
Qu’advient-il dans l’éventualité d’un test positif chez les femmes qui ne veulent pas d’enfant ?
Si l’on s’attarde un instant sur les femmes que j’ai interrogées dans le cadre de mon mémoire, elles ont été mises dans une situation très ambivalente. Je résume leur propos : "J’étais rassurée sur ma fertilité, mais mise devant un choix à faire, qui serait irréversible, et qu’il faudrait assumer par la suite : poursuivre la grossesse ou l’interrompre". Celles que j’ai interrogées, on le devine, ont choisi d’interrompre volontairement leur grossesse.
En dehors de toute pression extérieure et des considérations de délai, tous les motifs personnels, religieux, professionnels, familiaux, matériels, sont pris en compte. Même lorsqu’une femme a longuement pesé le pour et le contre et se rend à l’évidence qu’elle ne peut faire autrement que d’avorter, il reste que c’est une intervention médicale qui peut, de surcroît, laisser des traces psychologiques, car elle place la femme face un cas de conscience. Les mouvements anti-IVG se sont d’ailleurs emparés de cet aspect, en jouant sur la culpabilité, photos et renseignement douteux sur les stades de développement des embryons à l’appui. Parfois, il ne sera donc pas envisageable d’interrompre une grossesse. Parfois, au contraire, la poursuivre sera insupportable. L’IVG est une décision prise instantanément, de façon impérieuse et ne sera jamais regrettée.
Être ou non enceinte ? Poursuivre ou non la grossesse? À quoi cela tient-il ? C’est une affaire complexe qui tient compte essentiellement des désirs, des opportunités, des conditions.
Autant de grossesses, autant de motifs d’interruption ou de non-interruption.
Autant de femmes, autant de parcours, autant de situations d’avoir à faire un choix, ou de n’avoir pas le choix.
Nous voyons que malgré tous les moyens de contraception largement mis à disposition, toute femme peut, un jour, être enceinte, même si elle ne désire pas d’enfant, et qu’il peut être abusif de considérer une grossesse comme un désir d’enfant inconscient. Pourquoi ne pas l’envisager également comme un désir de grossesse temporaire, tout simplement ?
La vie sexuelle et amoureuse prend parfois des allures de montagnes russes, dans lesquelles on peut s’étourdir et parfois se perdre. À une époque où le mariage n’est plus l’antre d’une sexualité procréatrice, rien n’est simple. Il n’y a plus que des ultra-conservateurs, comme les adeptes des mouvements anti-IVG, pour soutenir des théories aussi archaïques que "si une femme est enceinte, c’est qu’elle l’a bien voulu !" Démonstration simple : si elle ne voulait pas d’enfant, elle aurait eu recours à une contraception efficace, éventuellement à l’IVG, ou mieux encore, elle aurait été abstinente ! Simpliste, plutôt.
Autrement dit, si un ovule est fécondé et que la femme n’a pas recours à l’IVG, est-ce la preuve ultime que l’enfant a été désiré ? Nous voici de l’autre côté du miroir ! C’est la conclusion d’un raisonnement qui n’est logique, qu’en apparence, car, dans sa formulation, il ne tient aucun compte de paramètres irrationnels ou inconscients : la culpabilité, les croyances personnelles, la contraception défaillante, le contexte, et surtout, le désir, la libido, la pulsion de vie.
Aujourd’hui, affirmer que l’enfant qui naît n’a pu être que désiré est un présupposé (un de plus) qui invalide l’histoire personnelle des femmes.



