Retour d’Haïti par Danielle Ravix
(Novembre 2008)
(Novembre 2008)
1/ L’infrastructure routière mise en chantier partout sur le territoire, si elle est certaine, n’est due qu’à l’apport de soutiens financiers européens ou asiatiques. Nous avons vu se déployer des engins magnifiques, majestueux de force et d’efficacité dans la reconstruction des cinq kilomètres de route de montagne désenclavant la presqu’île de Miragoâne et permettant aux transports de continuer vers le Sud, au delà de cette côte inondée et devenue toute entière un étang. Ces bulldozers étaient pilotés par des femmes haïtiennes ! On sait combien cette société est matriarcale et combien les femmes ont depuis longtemps acquis des droits d’égalité réelle avec leurs hommes. Elles sont enseignantes, médecins, mais également diacres, prêtres dans l’Eglise Episcopale d’Haïti, et officiantes de la religion vaudoue … Elles ont été soldates de l’armée d’indépendance de la République d’Haïti. Elles sont très souvent le support économique de leur famille, celles par lesquelles passent l’ambition et le devenir de leurs progénitures. Nul ne décrira assez cette vaillance légendaire.
2/ La désorganisation du système sanitaire a permis l’éclosion de toute une action humanitaire, à travers diverses ONG (organisations non gouvernementales). Les hôpitaux qui continuent à fonctionner, le font grâce aux efforts personnels de leur médecin–directeur qui gère une pénurie flagrante de moyens. J’ai rencontré le médecin-directeur de l’Hôpital de Port-Salut. Il est dès l’aube sur tous les fronts, parcourant sur sa moto les rues de la ville et les sentiers des villages alentours, stéthoscope au cou, petite trousse de dépannage pour les premiers secours fixé sur son engin. Accueilli partout avec un sourire de partage-parce qu’il donne et qu’il reçoit-il se dévoue corps et âme à la survie de l’établissement qu’il dirige. Il reçoit, ainsi que bien des directeurs de ces petits hôpitaux de province, de l’aide de volontaires vivants à l’étranger: des boîtes de médicaments se sont entassées dans son bureau : mais a-t-il seulement le temps d’en faire l’inventaire et de les mettre à disposition de la population avant leur date de péremption. Du reste, on sait que dans un sursaut d’orgueil mal placé, à mon avis, puisque les dates de péremption n’ont pas toujours à voir, dans notre monde occidental, avec la perte d’efficacité du médicament, le gouvernement haïtien a, par une circulaire, refusé tout médicament dont la date péremption est à distance du don !J’ai noté l’ineptie d’une telle circulaire en remettant à l’association du diabète, créée par le Docteur René Charles et gérée par son épouse co-fondatrice de la structure et par leur fille, également médecin diabétologue. Mes confrères de l’Hôpital de DOLE, sachant que je partais pour Haïti, s’étaient empressées de me donner, à destination de cette Association, plusieurs kilos d’ insuline et d’appareils de contrôle glycémique. J’ai été fort bien accueillie par Madame René Charles qui a procédé avec une collaboratrice, à l’inventaire des différents dons , mais m’a fait remarquer que certains produits seraient expirés dans un délai d’un mois. Certes, il y en avait peu, mais j’aurais pu me garder de les amener! Tout Haïti était là, dans ses propos. Car il fallait entendre une fois de plus l’expression de tout une fierté nationale «on ne demande pas la charité, même si on crève de besoins indicibles» Je connais cette élite, j’en fais partie . Et ce coté bravade et fierté est souvent hors de propos, absurde quand on connaît les vrais destinataires de ces produits en réalité non périmés mais étiquetés ainsi pour les besoins de l’industrie pharmaceutique de l’Occident. Peut-être y-a-t’il eu des abus et une sorte d’insulte de la part de l’Occident à déverser des surplus de production (riz avarié, haricots germés par exemple) dans le tiers et le quart –monde en se donnant bonne conscience. Et comme toujours en pareil cas, Haïti se situera à l’avant–scène pour dénoncer de tels faits et se rebiffer contre cette atteinte à la dignité. Mais dénonce –t-on avec la même vigueur, l’ineptie et l’inaction de nos gouvernements successifs ? L’Etat se doit-il constamment de manifester son existence par des décrets absurdes mais qui satisfont l’ «orgueil national » . C’est dans ces cas assez particuliers que tout le peuple parle d’un seul chœur avec ses dirigeants, surtout s’ils se prétendent de gauche !
3/ La sécurité de nos côtes est, de même que la sécurité des vies et des biens des personnes, assurée par une force d’occupation . Comment la population vit-elle cette présence dans l’arrière pays haïtien ? Elle qui a vu ses terres spoliées par les forces tontons macoutes de Duvalier père ? Elle qui s ‘est embarquée durant toutes ces années de Duvalier et de l’après Duvalier sur de frêles esquifs à destination des côtes de Floride, Eldorado enchanté et raconté par les survivants des naufrages abominables! Eh bien, j’ai entendu des propos édifiants . D’abord , toute la force d’occupation qu’elle soit nicaraguéenne, mexicaine était « les blancs », et c’étaient des envahisseurs qui «ne s’en iraient jamais». Aucune critique pour les situations qui ont amené cette occupation et la responsabilité de nos dirigeants, surtout dans l’après-Duvalier! Et dans la nuit qui a suivi l’inauguration d’un embarcadère à Port-Salut, j’ai entendu des jeunes chanter la Dessalinienne, notre Hymne national qui dit que pour le drapeau, pour la Patrie, mourir est beau ! Vaines paroles devant notre lamentable défaite nationale ! Par contre, jamais cette population ne se montrera agressive vis à vis des visiteurs de nationalité étrangère, de passage dans leur village. Toujours le paradoxe d’un accueil exemplaire, d’un peuple souriant et serviable, toujours prêt au dialogue et à l’écoute de l’autre. Mes petites filles métissées, se sont fait, dans l’heure de leur arrivée, des copines qui les ont invitées à participer à leurs jeux et les ont initiées à la vie du village ! Et nous n’avons pas rencontré de mendiants, sur les plages et même sur le parvis de l’église, bondée à l’occasion de la célébration de la fête des Morts, le 2 Novembre .
4/ Le développement culturel est majeur ! Là encore, c’est l’éclosion d’écoles professionnelles et artistiques privées. C’est la transmission de l’art pictural , de la ferronnerie, de la sculpture du métal, de la broderie; C’est le surgissement d’ateliers créatifs à travers des villages comme Croix-des-Bouquets avec le Boss * , des ateliers d’incrustations brodées comme à Camp-Perrin. Le nombre de livres publiés et de disques enregistrés tous les ans -et de qualité- nourrit l’espoir d’un ciment culturel. Mais là encore existe ce profond paradoxe: il y a ceux qui lisent en français, ceux qui lisent le français et le créole, ceux qui ne lisent que le créole, et il y a cette immense population analphabète dont le taux, hélas, ne change pas, malgré l’éclosion d’écoles. Les médias du monde entier ont rapporté la détresse des parents et familles d’enfants engloutis par l’effondrement de leur école, construite à flanc de «ravine», sans contrôle des chantiers par les préposés à cette surveillance. Et dans cette détresse, seuls quelques partis politiques ont émis l’idée qu’il fallait chercher les responsables. L’optique électoraliste de la classe politique dirigeante fait que ce discours ne sera même pas entendu et que demain, on passera à autre chose et que l’on verra encore et encore surgir de telles écoles dues à des initiatives de profit criminelles et non gérées par un état inexistant.
5/ L’éclairage des cités et villes d’Haïti, des lieux publics comme des maisons individuelles semble passer presque exclusivement sous initiative privée. C’est un drôle de spectacle que Port-au –Prince ,la nuit, avec quelques zones éclairées dans un océan de constructions étendues du Nord au Sud de la ville. Particulièrement lorsque l’on vient de survoler New- York quelques heures avant! Mais nous avons vu aussi des paysages d’une beauté à vous couper le souffle, comme au sommet du «morne TAPION» à 70 kilomètres de Port-au-Prince, et à quelques kilomètres de Petit- Goâve ou encore, en abordant les côtes de l’Ile-à–vaches. Et nous avons eu la beauté ensoleillée de ces sourires d’enfants qui savent encore là-bas s’amuser et s’émerveiller d’un rien.
Je dirais en conclusion, qu’il faut continuer toutes les initiatives privées d’aide à Haïti, car le pays réel n’attend plus après une restructuration de l’Etat haïtien. Il en a constaté la faillite. Les forces vives de la résistance au malheur et de la foi profonde dans le salut individuel et familial et qui sont constamment dans la création et le renouveau réel de la fière nation haïtienne sont bien là et tout semble se passer dans ce que j’ai vu dans le Sud au cours de trois semaines.. J’avais lu une fois la conclusion d’un expert en urbanisme qui disait qu’il y a deux villes au monde irrécupérables! Il citait Calcutta et Port-au-Prince! Surtout, avis donc aux visiteurs amis d’Haïti, de s’éloigner de Port-au-Prince, et d’aller à la rencontre du pays réel, de celui qui façonne son avenir lentement, mais sûrement en dehors du champ politique dont il a tout lieu d’être profondément déçu !
Mais savez-vous seulement qu’à bord des avions qui font les traversées transatlantiques, vous ne trouverez même pas inscrit Port-au-Prince ou Haïti. Alors, ne vous affolez pas! Car si cette destination est «inconnue», c’est qu’elle est une des plus riches d’histoire de la Caraïbe et une des plus perturbantes pour la mémoire occidentale !
Ce document sera également inséré dans le bulletin d'information, compte-rendu de l'assemblée générale de l'association de janvier 2009



